Littérature suisse
Dessins suissesadmin
:: 9 mars La bite molle
:: 8 mars Seule et bien
:: 28 février Ne pas être à la recherche
:: 26 février Se bercer
:: 15 février Mes caresses
:: 7 février Jouissant
:: 4 février Comme le bonheur
:: 31 janvier Jeudi soir
:: 21 janvier Bestiaire magaliesque
:: 19 janvier Le dernier dimanche
:: 15 janvier sable
:: 24 décembre des lèvres de noël
:: 21 décembre Tara
:: 18 décembre Dans l’obscur corridor des totalités
:: 12 décembre Un ruisseau de ressemblances
:: 20 novembre tout était immédiatement possible
:: 26 octobre Dialogue autour d’une feuille
:: 11 octobre Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre Impossibles calculs
:: 30 septembre Projet Lima
:: 28 septembre Silvina Simao Valente et Marc au Beau-Rivage
:: 10 septembre Nul ne sait nul n’a vu
:: 31 août Taches rouges sur Gran Sasso
:: 15 août Mowgli
:: 11 août Etoiles d’enfants
:: 5 août Sous les pinèdes
:: 8 juillet Câlins
:: 4 juillet Dans mon âme
:: 3 juillet La beauté du mensonge
:: 21 juin Au-delà de l’amour
:: 13 juin Justice?
:: 4 juin Je te condamne à l’amour
:: 2 juin Va t’en
:: 28 mai 2019 etc
:: 26 mai Summerhill
:: 11 octobre | Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre | Impossibles calculs
:: 28 septembre | Silvina Simao Valente et Marc au Beau-Rivage
:: 13 juin | Justice?
:: 25 mai | L’envol
:: 4 mars | Mazot japonais
:: 17 février | La forêt sombre
:: 9 février | L’oeil retiré
:: 6 janvier | Tube infuseur de vie
:: 18 novembre | Effusion lente
:: 24 octobre | Le dernier des musées
:: 11 septembre | Sémantique urbaine
:: 21 juin | L’été flamboyant

Archive pour janvier 2005

« Ecritures précédentes

31 janvier 2005

Tranquille pudeur devant la fenêtre qu’elle entrouvre aux parfums du printemps, la silhouette de son petit nez dans l’entrebâillement, sa chevelure tombe bas, elle ne semble pas s’apercevoir de sa nudité. Criez, criez sur les toits le vain oubli du corps d’une femme. Une main sur la poignée, l’autre effleurant le carreau humide, l’air rentrant m’apporte son odeur, une sueur sucrée, un goût de lutte et d’extase. Elle m’oublie, les yeux vers l’au-dehors, vers les arbres qui balancent sous son air, comme le monde entier balance dans son haleine, le souffle de sa voix paisible. Criez, criez à ses pieds que ces escaliers-là , il ne faut pas les descendre. L’ombre d’un sein que cache le pli de son bras, elle se balance sur un pieds, l’autre pieds, levé, caresse lentement le mollet, contact silencieux, lisse et doux dans la pénombre de l’embrasure. Poursuivant la mélodie, ses hanches se balancent, à l’écoute d’une musique qu’elle seule entend. Criez, criez, que chacun de ses gestes me semblent ceux d’un beau nuage impossible à rejoindre. Elle soupire et s’éloigne, la lumière du matin pleure de ne plus la voir, il pleut, des ramages vierges et verts comme ses glissements, ses mouvements, dans le noir un froufrou d’habits s’égoutte sur sa peau, elle remet sa robe, sa peau si claire que la moindre envie de lueur avale et dévoile, éclat soyeux de gestes quotidiens. Criez, criez qu’elle est belle dans les basses-cours et les impasses. Babylone la grande s’écroule devant un petit café noir qu’elle réchauffe, un carreau lointain marque le poudroiement rose de ses lèvres contre la porcelaine, ses doigts s’agrippent à la tasse, chaleur de la vie, chaleur de la vie. Existera-t-on encore pour voir dans mille ans sa grâce éternelle ? Criez, criez, mais criez donc, immobile dans mon lit, que chacun de ses pas est une danse de pyramides, un défi souriant aux étoiles. Elle croit que je dors et la porte se referme. Ce soir, je l’aurais aimée.


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30 janvier 2005

Au-delà de l’océan ? C’est bien. Bien, bien.
Je n’ai jamais changé, dis-tu ? C’est bien. Bien, bien.
Pouvez-vous m’écrire s’il vous plaît ?
C’est que je me sens seul. Quand même seul.
Pourquoi souffrance ?
Je croyais…
Oui, ce débile espoir
débile ?
Que tu m’aimerais comme je t’aime : c’est de la naïveté ?
Je me souviens
Souvenirs, de cette chanson de Cohen que nous avons
décryptée ensemble : cette homme qui parle d’une femme
qui danse avec lui, lui apportant les cheveux d’un autre.
Je me souviens de Tel-aviv
Souvenir fort
Nous étions ensemble dans cette cabane de toiture
J’avais préparé un grand matelas
et au petit matin après t’avoir accueilli tant attendue à l’aéroport
sous le ciel là -bas éternellement bleu
dans cette cabane d’osier
que de baisers que de caresses
Je me souviens
Souvenir fort, de Prague, de Paris, De Lisbonne, de tout
Je me souviens soudain de tout
Que de mains dans la main
Que de lits partagés
Londres, notre rencontre
Florence, notre grand lit d’amour
Je me souviens de tout, te dis-je
Croire oublier… Quelle bêtise
je n’oublie pas, plus.
Je t’aime tellement, à en crever
Je sais que ces mots ne servent plus à rien
Je le pense, des mots sans espoir que tu lis là .
Au-delà de l’océan ? C’est bien. Bien, bien.
Je pense à toi, mais à tout prix ne désire pas te retenir.
Vole, oiseau, tu as touché mon rivage
Mais maintenant, c’est vrai : il y a tellement d’autres cieux.
Jamais je ne me serais douter qu’un jour…
Ce serait moi l’arbre qui te regarde partir
Comme dans ma toute première lettre, je te l’avais écris.
Jamais. Tellement bien ensemble, disent-ils.
J’ai menti
Et voilà tout n’est-ce pas ?
Vole. L’océan n’est pas si large.


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29 janvier 2005

Je le vois un peu façon Disney :
Des singes gambadant d’arbre en arbre
Fouinant parmi les fruits rouges
On me dit années 50 ?
Je pense grosses cabrios chromées
Et le chic glauque des 90
Je vois Pulp Fiction
Effets spéciaux
Délires lasers
Coûts inoubliables
Des singes gambadant d’arbre en arbre
Parmi eux certains sont déjà debout
D’autres encore ont moins de poils
Certains observent la lune
D’autres tapent sur des outils
Il y en a aussi
Farfouillant la terre
Qui trouvent des couleurs
Se teintent leurs corps nus
Et rient de cette comédie
Lorsqu’au détour d’un roc
Ils peignent des visages
Et cherchent d’autres terres
D’autres plantes
Pour d’autres couleurs
Ils peignent des fresques
Certains les craignent
Comme des mages
Certains les tuent
Comme des sauvages
Mais ils plongent leurs doigts
Ils peignent toujours
De savants outils
Complexes et complexes
Ils peignent toujours
Sur des fresques en verre
Sans écouter personne
Pour que tous les écoutent.
Plus loin encore
Les uns des autres.
Plus proches dans l’âme
Les uns dans les autres.
Ils peignent toujours
Ces singes savants.


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28 janvier 2005

Lisse souvent
De toutes les couleurs
Mais de préférence gris ou blanc
Noir pour ceux jouant à la splendeur.
Tu le rencontres chaque jour
Chaque année
La plupart toute leur vie
Souvent minute après minute
Tel un amant muet
Qui te porte toujours
Mais que tu as oublié
Berné par son soutien
D’habitude au quotidien.
Parfois certains lassés
S’effondrent sur lui
Qui a vu l’encre
La poussière ou le sang
Lui qui a vu
De toute éternité, semble-t-il
La pensée avancer
Les plus grands déballer leur art
Sur la platitude de son regard.
Parallèle à l’horizon
Souvent aussi
Tu ne vois pas plus loin que lui
Limitant ta vie
A sa surface qui t’attend
Jour après jour
Ne bronchant jamais
Aussi patient qu’une absence.
Pourtant sans lui
Tu traînerais dans les mondes
Parmi les rues et les plaines
Tu maudirais ta marche
Sans rien pour t’appuyer
Tu rêverais de ce ciel couvert
A l’envers, que tes bras caresseraient.
Ecris sur son dos, glisses-y ta souris,
Verse tes larmes sur sa face
Tape-le du poing
Balaie-le de rage, aimes-y une femme,
Il ne te répondra pas
Le matin suivant
Attendra ta caresse
Et tu lui obéiras.
Tangente à la Terre, recouvre-le de ta pensée
Car il est la charade de ta vie
Lisse comme un commandement :
Ton bureau tu aimeras.


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27 janvier 2005

Stress qui passe sans déroute et me repasse, nerveux il s’arrêta devant la vitrine d’une pharmacie et pensa : j’ai besoin d’un calmant tout en sursautant dans un tic de camé, stress qui dépasse sa propre liesse à agir, il observait toutes ces voitures autour de lui dans le silence de son moteur matinal et pensa : je suis rouge comme eux et je me jette en avant sans savoir ce qui m’attend tout en augmentant soubresautant le volume de sa radio, stress qui délaisse la vie oublieux de toute détresse, tremblant il s’arrêta devant le portail d’un cimetière et pensa : moi qui trépide d’autres qui paressent tous pour en arriver là crissant des dents en même temps que dans la neige il passait entre les croix, stress qui me ramasse comme toutes les masses comme une messe de tous les jours, au milieu d’une fête parmi ses amis il pensa : et tous ces gens qui m’aiment pour ce stress d’herpès rongeant chacun de mes pas à côté d’eux avalant vite un verre de plus à ceux qui main dans la main trépident autour de leur chaque fin, stress par habitude de maux sans issue.

On l’a retrouvé un matin en Inde près du Gange de Bénarès, tremblant dans un dernier tremblement de feuille morte, des capsules de verre, liquide doux et miroitant, une seringue sèche, jetés autour de lui. Yeux calmes comme le fleuve, un adieu à la danse du temps sans cesse.

A tous ces jeunes trouvés morts dans leur chambre d’hôtel à Bénarès.


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26 janvier 2005

Je l’ai trouvée à un arrêt de bus
On s’ai aimé dès le début
On se disait : pourquoi ?
Sans jamais savoir pourquoi
On croyait au mystère de nos cœurs
Je la voyais sans attendre
A l’improviste, dans les coins seuls,
Nos corps glissaient entre eux
Je la voulais tout à moi
Quand elle rêvait d’autres mers.
Et une fois, dans un de ces coins,
J’ai entendu : « Je pars. »
Sombre et yeux qui brillent.
J’aurais tout laissé
Pour juste encore
Un moment de cette couleur.
On devait se voir à la gare
Je suis venu en retard
Et embrassé un quai désert
Sans partir et sans la voir
Avec ma valise comme amoureuse.
Elle m’a quitté dans une gare.
C’est quoi exactement
Un quart d’heure ?
Une vie autrement
Pour un quart d’heure de retard.


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25 janvier 2005

Sous l’horizon banal
Sous mes plaintes banales
J’ai souvent cru
Que le mot ne m’était pas du.
C’est pénible de se dire
Que je ne sortirai jamais
De ce que j’ai à dire.
Comme pour tous
Regret de banalité
Souvent le souhait
D’être ailleurs
Quelqu’un d’autre
Souvent le rêve
De ne plus être
Plus être moi-même
Pluies de mots
Tressautés par un autre
Adressés à d’autres
Vécus pour d’autres
Dans un autre pays
Où l’inconnu
Ce serait moi.
Sentiment d’immensité
Une immensité joyeuse
Inconsciente d’elle-même
Lorsque sous le ciel
Forcément bleu
Par les trous des nuages
J’observe les chemins
Les routes les autoroutes
Les champs les forêts
Les cours d’eau les collines
Les montagnes les pylônes
Les villes toutes serrées
Les villages pâturant
De lentes miniatures
Qui sont peut-être des voitures
Et je pressens sans voir
Ce fouillis dense d’humains
Naviguant chacun
Dans une vie de chacun
Aussi remplie de tout
Que la mienne avançant
Sur son propre trait si minuscule.
Je pourrais être un de ceux-là :
Racontant d’autres mots pour une autre histoire.


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24 janvier 2005

11 ans.
Le soir, au lit, entre mes parents.
Chacun de son côté, dans leur lecture.
Le sommeil tout proche de moi, et pourtant innatteignable.
Et cette idée à ce moment, sans raison apparente : un jour mon père, mort, et ma mère, morte.
Sans doute leur proximité et tout à la fois leur absence, sans doute la venue du sommeil, de cette disparition-là .
Là au lit avec mes parents, mais quelque part, seul.
Irrémédiablement, seul.
Plus rien, évaporés, et puis mes grand-parents à leur suite, et tous mes amis, tous ceux dans mon amour d’enfant, évanouis.
La mort, la disparition, et moi, seul.
Un jour, comme ça, sans aucune raison, sans aucune logique, seul au monde.
Gorge nouée, corps tétanisé, et les Larmes, des Larmes, sanglots, sans fin.
Le lendemain, oubli d’enfance, joie renouvellée, mais quelque part, au fond, l’enfance, elle toute entière, fracassée, sans retour même imaginé, définitive révolution, morte.
Cette absence de toute action possible.


Commentaire : cette absence de toute action possible, plus tard, par les mots, s’est toujours exprimée en moi sans le verbe.


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23 janvier 2005

Les chemins de la mort

J’avais toujours connu mes arrière-grands-parents en vieux, si bien que je m’étais plus ou moins convaincu qu’il y avait des gens qui naissaient vieux, d’autres, adultes et d’autres encore, enfants ou nourrissons. L’idée même de l’évolution m‘était étrangère. Mon enfance à la campagne ne fût pas des plus palpitantes mais une anecdote bien particulière, qui se déroula durant les vacances passées dans la ferme de mes arrière-grands-parents, me revient souvent à la mémoire.

Pendant la Fête des Moissons*, c’était une période remplie de nombreux jeux et autres festivités ; du lancer de ballot de paille à la coupe de billots, de la course d’ânes ou de tracteurs à l’élagage de branches en un temps record, du concours de la plus belle laitière au jeu du cherche-monnaie**, tous les ‘arts’ de la campagne était représentés. Mais la danse des sabots restait un moment singulier qui faisait partie des traditions que tout le monde connaissait dans la région.

Pour l’occasion, une piste de danse en bois massif était montée en plein milieu des champs des Terres Rouges entre les deux rochers de Mâche-Fer et le Caniche, gros tilleul centenaire, surnommé ainsi pour la forme de son feuillage en tête de chien.
Les habituels lampions de papier et les guirlandes colorées donnaient un air de bal du quatorze juillet. Chaque habitant des hameaux et des lieux-dits voisins participait à la fête, arborant le costume dominical.

Je détestais cette culotte courte inconfortable, cette chemise étriquée en coton de drap et ces chaussettes immaculées, lesquelles s’évertuaient à descendre insolemment à chaque pas.
Le seul bon moment de ces journées de torture, c’était le repas. Une table des enfants était érigée non loin des tables des adultes, mais assez retirée pour que nous puissions nous sentir indépendants. Unique instant de liberté pendant lequel nous singions les adultes en nous montrant du doigt les uns les autres, en hurlant contre le ciel ; Dieu ou Jésus selon l’humeur et contre les femmes (nos mères bien souvent !) ou même en se faisant des bisous de grands avec échange de salive.

Pendant toutes ces réjouissances, notre unique grande crainte, au-delà de celle de se faire engueuler parce que nous faisions des batailles de pommes pourries ou de vesses-de-loup, était de se faire toucher par des vieux. Ces vieux qui affirmaient nous avoir vu grandir, qui disaient savoir tout sur tout et que nous devions « respecter ». Ces vieux, qui ne faisaient qu’être vieux et qui vivaient dans de vieilles maisons avec des vieux objets, souvent cassés. Ces vieux qui rouspétaient tout le temps et mangeaient des choses qui sentaient fort, lesquelles étaient conservées dans les garde-manger pendant des semaines.

Ces vieux étaient notre terreur, nous ébauchions constamment de nouvelles stratégies, des plans de fuite dans le cas où nos parents nous forceraient à leur apporter un verre d’eau, à danser ou à chanter avec eux.
L’un d’entre nous, un des plus grands, un qui avait déjà le droit de monter sur les moissonneuses-batteuses, avait émis l’hypothèse qu’en se faisant toucher par un vieux, on se transformerait en vieux. J’avais beau me rassurer en sachant pertinemment que lorsque l’on est touché « chat », on ne devient pas un chat, la crainte grandit avec les heures, jusqu’à en devenir une obsession. Mais les doutes m’envahirent petit à petit et en remarquant que les vieux restaient toujours qu’entre eux. J’imaginais alors leurs conciliabules, édifiant des stratégies pour leurs attaques perverses. Je craignais surtout les « méchants vieux », ceux qui bavent, qui sentent la curée ou qui ont perdu la tête, qui marmonnent dans leurs dentiers, ceux qui blasphèment ou tirent les oreilles, ceux qui peuvent vous attaquer par derrière, sans raison.

En ce samedi ensoleillé, la liste des danseurs pour la danse des sabots avait été rédigée. Malheureusement, aucun d’entre nous n’avait réussi à voir les noms à l’avance et nous nous charrions les uns des autres en imaginant lequel danserait avec la grosse Mériot, la moche qui habitait la dernière maison du village ou pire encore, qui devrait donner la main à une vieille au risque de se voir métamorphosé en vieux instantanément.

Après le copieux banquet, composé des victoires des chasseurs de la région, mets préparés par les femmes du village, la liste était passée entre les familles pour que chaque représentant se prépare à la danse des sabots.
Je vis alors mes parents s’avancer vers moi. Je fus rapidement avisé que j’allais être le meneur du bal, étant le plus jeune garçon en âge de danser. Mais la véritable mauvaise nouvelle était que j’allais ouvrir la danse avec la doyenne du village, la fameuse Fernande, laquelle nous n’avions jamais vu qu’assise dans un vieux fauteuil à grosses fleurs marron.
Paniqué, je demandai à mes parents de bien vouloir me laisser retourner à la maison, prétextant que c’était toujours moi qu’on punissait, que c’était injuste. Pleurnichant de plus belle, je réalisai que la supplication serait vaine et que mon tour était venu. Ma mère, outrée par mon ingrate attitude, monta le ton et me demanda de considérer la chance et l’honneur que j’avais et de tirer une leçon de vie et de respect de cette occasion.

Après seulement cinq années de vie plus ou moins paisible sur cette terre, j’allais passer de l’autre côté. Je serais bientôt vieux, peut-être même malade et décéderais avant tous mes copains. J’aurais une tombe au cimetière avec une vieille photo jaune et je serais mangé par les vers.
Des larmes que je tentai de dissimuler aux copains, coulaient les unes derrière les autres avec une ferveur presque religieuse. Une peur panique me prit violemment aux tripes. Des gargouillis intenses gazouillèrent dans mon estomac et je me mis à courir à travers champs pour me réfugier derrière ‘le Caniche’ afin de soulager mon envie pressante.

Malheureusement, à ma grande stupéfaction, je n’étais pas le seul à avoir eu l’idée d’aller me délester derrière le gros tilleul.
Fernande, la doyenne, mon ennemie jurée, se tenait debout, la culotte ouverte, un filet de liquide blanc et dru coulant entre ses grosses jambes flasques écartées. A mon arrivée, elle continua sa tâche gaillardement et m’offrit un sourire édenté et déformé.
Je me tins à distance tout en contemplant, effaré les couches de peaux et de lin contenues sous sa jupe noire.
« T’es le p’tit Garenne, toi, hein ? »
Je restai pétrifié pendant qu’elle parlait. Je ne sus quoi répondre. Pendant qu’elle secouait son derrière pour faire tomber les dernières gouttes, je ne pus plus me retenir et dégrafai ma culotte en un geste brusque et désespéré pour enfin me délivrer de cette douleur acide.
Il me sembla que je me vidais de l‘intérieur, comme si je n’avais plus été aux toilettes depuis des mois.
Pendant ce temps, Fernande m’observait.
« T’as l’air bien malade, mon p’tit ga’… t’as trop mangé de quetsches ? ou c’est la tarte aux pommes de Monique… ah celle là , elle force toujours sur le Calva… mais t’as l’estomac rudement fragile pour ton âge… »

La Fernande, j’aurais voulu qu’elle ne bouge plus, qu’elle se taise, qu’elle reste au dessus de sa petite mare de pisse fumante et qu’elle me laisse avoir honte face aux corneilles. J’aurais même souhaité qu’elle meure, là , sur le champ, une bonne fois pour toutes. Une vieille de moins dans le camp adverse.

Mais Fernande prit l’avantage, profita de mon incapacité de faire le moindre mouvement à cause de ma maudite culotte baissée, pour se placer juste devant moi.
Mon cul face au vent, je ne pus aucunement tenter une de ces techniques de fuite, mille fois répétées, sans risquer de tacheter ces foutues chaussettes blanches, ou pire, le bas de ma liquette, laquelle ma mère lavait, séchait, repassait pendant des heures, si bien que je ne pouvais même pas y toucher le reste de l’année.

Je pensai vivre mes derniers instants dans mon état d’enfant. J’imaginai, qu’une fois touché par Fernande, je deviendrais un vieil homme sans cheveux, avec un ventre énorme et une canne, vociférant contre les corneilles et plombant les pigeons avec un vieux fusil rouillé.

Fernande fit encore un pas, cette fois, elle était plus proche qu’aucun vieux ne m’avait jamais approché. La douleur dans mon estomac était intense. Je fermai les yeux et murmurai un début de prière de catéchisme, priant un Dieu auquel je n’avais pourtant jamais cru.

Fernande, en posant sa main sur mon front, dit cette phrase fatale;
« Ça va aller, mon p’tit ga’, ça va aller ».

*(éloge du monde rural et célébration de la faste splendeur de l’agriculture française)
** (jeu qui consiste à chercher une pièce de monnaie dans un grand saladier de farine rien qu’avec la bouche, les mains derrière le dos.)

Texte écrit sur Parano.be, secteur ETC, par M.Renoir


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22 janvier 2005

Joe

Joe passe son temps à écrire. Il y a plein de trucs qu’elle devrait faire, mais non, elle écrit.
Joe habite dans un grenier; elle a eu un plan avec un concierge qui la laisse squatter une pièce sans eau, 5m2, en ville. Les locataires savent qu’elle vit là , ils la tolèrent, ils l’aiment bien dans le fond; Joe est leur petit coin d’impossible liberté, là -haut, tout là -haut dans le grenier. Sa fenêtre grillagée donne sur un puits de ventilation. Joe va prendre ses douches à la piscine municipale. Joe vole des club-sandwichs et des chips dans les épiceries; de temps en temps, une bouteille de gnôle.
Un jour, un beau jour de printemps sur son puits tout de gris éclaboussé de pépiements, elle a fini. Trois ans. Trois ans d’enfermement, de réflexion, d’écriture, de sacrifice total, de peur du point final. Mais là , non, enfin, oui, Joe a terminé son livre.
Le concierge fait une collecte auprès des locataires pour que Joe puisse envoyer son livre, son graal, son « grand tout » comme elle dit, aux maisons d’éditions.
Et elle attend.
Et elle attend.
Elle se promène dans les parcs, elle redécouvre la lecture, elle retrouve le monde avec surprise, effroi, émerveillement.
Elle attend.
Puis les réponses commencent à venir. Elles sont toutes négatives. L’une après l’autre, des formules de politesse, des phrases alambiquées mais gentilles. Tu sais cette gentillesse qui, inévitablement, pue.
Joe plonge dans le vide. Elle n’a plus de vie, plus rien.
Par hasard elle tombe sur un concours de nouvelles : « Quand la vie n’a plus de sens ».
Elle pond une nouvelle brève, en une nuit.
Et Joe gagne le concours. Ce prix attire l’attention sur son livre, et le livre est publié.
L’écriture, cette salope.


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21 janvier 2005

On dit que l’ami imaginaire appartient aux enfants. Faux. J’en veux pour preuve : moi. J’ai un ami imaginaire et il s’appelle Antcho. Il me tutoie. Je ne vois pas son visage, je ne connais pas son âge, pourtant je sais qu’il est resté enfant.
Il m’a regardé grandir, il me regarde vieillir.
Antcho me conseille, il est sage : il sait tout ce que je dois faire et même si je ne le fais pas, il continue à me dire ce que je devrais faire.
Je l’écoute, je ne lui obéis pas toujours.
Il s’énerve parfois de mon manque de discernement, mais jamais je ne l’ai vu en colère.
Je n’aimerais pas le voir en colère.
Je crois qu’alors, je ne saurais plus que penser.


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20 janvier 2005

Sur le chemin de retour de l’école, j’ai perdu ma croix dorée.
J’avais reçu cette croix pour mon anniversaire, une en or, avec une chaînette, en or, du vrai or.
Je me rappelle, il faisait gris, lourd, j’ai du faire l’aller-retour au moins dix fois, fouillant le gazon, traînant dans le bac à sable, scrutant l’asphlate. Rien. Plus de croix dorée. Je l’ai eu à peine un ou deux mois.
Jusqu’alors je me signais toujours à la vue d’une croix, n’importe quelle croix, partout, j’étais un peu gêné, je me signais discrètement. Une ferveur secrète, un respect timide, devant la force magique, toute-puissante qui parfois aussi, faisait parler mon ami imaginaire, Antcho.
J’en avais un autre, d’ami imaginaire, qui dès ce jour a disparu.
Cette ferveur aussi a disparu.
Ainsi que, je crois, ma foi.
Antcho, lui, il est toujours à mes côtés, un peu orphelin.


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