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11 janvier 2005

Du béton partout. Entre ses pensées, contre son avenir, sous ses pieds, écrasant chaque jour, du béton. Cette grisaille lisse et permanente ne l’opprime pas cependant. Car il aime le béton. C’est pour cela qu’il aime les chantiers, à leurs débuts, avant que le béton ne s’efface derrière des matières soi-disant esthétiques. Rien de plus agréable que le béton. Souvent, les panneaux de bois des coffrages y laissent les traces de leurs nervures. Les empreintes horizontales de ces lignes et leurs noeuds aplatis dans la pierre grise créent un amusant mélange de sensations. Le bois dans la pierre, la pierre au fond du bois, on ne sait plus trop. La plus brutale et la plus économique idée de l’homme se confond avec la nature.

Alors que les autres crient et scient, et tordent et chauffent, et fixent et portent, et entassent et mélangent, l’ouvrier dans un coin à l’abri du regard de son chef, caresse le béton. Il palpe ses renflements, tâte ses creux, suit ses dessins, les taches d’humidités et les lignes et les bulbes figées de la caillasse, le long d’un mur épais, vide et silencieux, en bas, vers la cave du centre commercial en construction. Il peut sentir comme il est aimé par le béton. Ce n’est pas une affinité poétique, ni un désir de pénétrer comme seuls les miroirs peuvent les refléter, mais une force réelle, présente, émanant de la pierre moulue en murs lorsqu’il l’effleure. L’ouvrier sait que cette pierre n’est pas exactement celle des montagnes, même si les montagnes en sont la source. C’est une pierre raffinée par l’homme, coulée selon sa raison et sa volonté, une pierre en contact avec l’humanité, transformée par elle, mais préservant toujours une qualité brutale et insaisissable, hors du temps de l’homme. C’est pour cela qu’un mur en béton est le seul contact possible entre deux mondes. La pierre et la chaire. L’une immortelle, l’autre éphémère. L’un touché, demandant à être touché et ressenti à la surface de son immobilité, l’autre remuant, tremblant, bougeant fébrilement, avec dans ses doigts les battements sourds et fragiles de sa rapide vie. L’ouvrier sait que cette pierre n’est pas exactement celle des montagnes, mais il l’a suffisamment apprise et entendue, des années déjà , elle lui a parlé et l’a guidé dans ses rêves, pour aller maintenant enfin au-devant des montagnes elles-mêmes. Il sent l’éventualité d’une vaste liberté, douce et froide, sous la paume de sa main.

Une main d’homme, si chaude, lui presse l’épaule.
« Qu’est-ce que tu fous ici?! Ca fait une demi-heure que je te cherche partout dans le chantier. Tu te fous de ma gueule ou quoi? »
L’ouvrier observe un moment son chef. Il est étonné. Il ne le reconnaît pas. Son chef lui paraît fragile et mou. Des années durant il avait respecté sa taille, ses muscles, obéit à sa grosse voix qui le faisait sursauter du fond des immeubles, maintenant il croise enfin de ses yeux un fantôme à peine plus palpable que de l’eau blanche et poilue. Du plâtre craquelé par endroits, avec deux orifices noirs et vides au sommet de la forme.
« Excusez-moi, mais je ne vous connais pas très bien. Vous êtes une chose vivante ou bien un messager de la pierre? »
Le chef reste bloqué un moment. Sa bouche fait A. Les problèmes techniques de son quotidien, les réglages, les visseries, les délais de livraison, la surveillance du bon ordre de réalisation de son mandat pour le chantier, superposés aux diverses préoccupations suscitées par sa vie privée (vu que sa femme s’apprête à le quitter), n’ont préparé dans son schéma de pensée aucune réponse à une pareille question. Un flic lui proposant de coucher pour éviter d’être amendé susciterait le même genre de réaction. Une paralysie momentanée de l’élocution. Et en temps normal, la colère surviendrait immédiatement après. Il aurait baffé sans gêne cet ouvrier effronté cherchant à le ridiculiser par des paroles insensées et l’aurait promptement viré. Mais en l’occurrence, c’est tout le contraire qui se produit. Cette simple parole de l’ouvrier, son caractère tout à fait improbable et surréaliste, prononcée avec un naturel et une candeur si franche, projètent le chef à des millions de kilomètres de lui-même et de sa vie. L’incohérence de cette parole lui jète au visage l’incohérence de son existence. Un fossé s’ouvre, incompréhensible, et il s’y voit gesticulant vainement avec sa grosse voix, pantin pitoyable de sa propre vie, où tout le dépasse, où tout s’acharne, où tout s’éboule, où sa femme lui crie à tue-tête des phrases sans signification qui pourtant le laissent seul. Son grand dos s’affaisse, il lâche la clé qui s’accrochait à sa main. Il se met à pleurer comme un grand enfant surpris en flagrant délit de comportement adulte. Un groupe d’ouvriers passe alors et ils traitent de pédales ce couple bizarre immobile près d’un mur caché au fond de la cave, surpris comme au milieu d’une scène de ménage. Ils rient bien haut et s’en vont par un corridor. Mais ni l’ouvrier ni le chef ne les a entendu.

L’ouvrier ne comprend pas tous ces artifices humains, il ne voit qu’une seule chose. En réponse à sa question, la forme en face de lui a émis de l’eau. Quelques gouttes d’eau seulement. Assez cependant pour lui rappeler que c’est de cela essentiellement qu’il est constitué. Il est liquide. Et en tant que liquide, fondu à la pierre, au béton, par le miracle de la pensée et de l’intelligence il a le pouvoir de devenir immortel. L’ouvrier est transporté de joie à cette idée.
« Merci, chose fragile et futile, grâce à toi j’ai découvert mon véritable chemin. Tu a été indispensable mais tu peux disparaître maintenant. Montre-moi ton liquide et coule-toi en lui. »
Il prend son chef par les épaules et gentiment, en douceur, le plaque contre un fer rouillé qui pointe hors du mur en béton.

Ainsi, dans le sang, s’enfuya-t-il à travers champs, vers les montagnes.


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  1. J’aime bien le style

    Commentaire déposé by Bordo — 12/1/2005 @ 15:16

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