Littérature suisse
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13 février 2005

Croisant ces gens dans les corridors métalliques du paquebot, ces ombres circulant de nulle part à nulle part, je me suis aperçu que mon cerveau était aussi séparé de moi que d’eux. La limite fatidique de la déconscience et du désamour du mal incarné, avait été atteinte. J’ai fait un drôle de rêve où je me voyais dans un vieux reportage des années 30 sur la crise en Allemagne avec tous ces gens bougeant par petites saccades, comme pris par les spasmes du temps. J’étais parmi eux dans une manifestation nazie et tout à coup je me suis retourné et j’ai observé la caméra, et l’instant d’après, je suis devenu cette caméra, cette œil unique observant le mal et l’irradiant. Toute la foule me fixait avec Hitler qui a continué à gesticuler un moment en arrière-plan puis, réalisant que plus personne ne l’écoutait, il a pointé son doigt sur moi à la manière de big brother is watching you, et ça finissait sur un gros plan sur sa moustache frémissante où restait accrochée une goutte de salive. J’étais ce gros plan. A Buenos Aires, un vieil homme croisé dans la gare, passionné par Borges et Lovecraft, m’avait expliqué que j’ai un pouvoir et que j’ai peur de la connaissance de ce pouvoir. Et pourquoi un vieux documentaire ?, avais-je demandé. Ce pouvoir remonte loin dans votre passé. J’avais bien ri. A mon rire, plusieurs femmes s’étaient retournées d’effroi, des enfants avaient cessé leurs jeux, des hommes avaient serré leurs poings, comme si d’anciens souvenirs de sifflements de bombes les avaient tendrement enveloppés l’espace d’une seconde. J’avais voulu leur promettre que bientôt ils n’auraient plus à me subir, que j’étais justement sur le chemin de ma propre destruction, j’avais voulu leur hurler que ma dernière descendante allait disparaître de mes propres mains et qu’aucun ange ne pourrait retenir mon geste. Mais j’étais juste monté dans le prochain train en direction de Rio Gallegos : mes hurlements attirent les anges.


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