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Archive pour le 27 juillet 2006

27 juillet 2006


« N’importe quel archéologue sait qu’une civilisation peut se décrire au travers de ses couches. Il y a même une loi qui confond la profondeur du terrain à la profondeur d’une époque. L’humanité, lentement, construit, et en même temps, s’enfonce. Des débris du World Trade Center par exemple naîtront des tours encore plus hautes, encore plus brillantes. On a cette propension à oublier les précipices sur lesquels s’appuient nos élans les plus évidents. On fouille au Moyen-Orient, en Grèce, en Chine ou en Argentine, parce qu’on veut savoir. On veut savoir quelle énergie creuse l’inconscient. Officiellement, on ne creuse pas sous Londres, Paris, Tokyo ou New York. Parce qu’on croit qu’on sait tout. Je n’ai qu’un pas à faire vers le bas et déjà je sais quelle impressionnante armada de cadavres fertilisent les passages des métros. L’enfer a été placé en bas, parce que c’est là qu’on ne veut pas voir ce qui se passe et c’est là aussi qu’on a décidé de les oublier, depuis le début, d’enterrer nos morts.
Je ne vois pas des affiches dans le métro, mais des fenêtres ouvertes sur un monde souriant et parfait qui n’existe pas, ou qui existe juste le temps d’oublier que c’est le métro ici, de rêver pour oublier la force vitale qui nous est petit à petit enlevée. Je me souviens très bien du jour où j’ai décidé de quitter mon job, de rester en bas pour continuer à chercher la Porte. Dans le RER bondé en direction de la Défense, à plus de 50 mètres sous le sol donc – cette profondeur revêt une signification particulière, il y avait un gros chauve juste à côté de moi. Un de ceux qui ont de l’importance, du moins qui croient qu’ils en ont. Il puait un parfum cher, un badge d’or massif brillait sur le revers de son veston et il faisait un bruit avec la bouche, un son humide de succion, comme s’il mâchouillait ses crachats. Quand je me suis retourné pour l’observer, il m’a souri. Sa bouche était pleine de salive, on aurait dit un gros poisson sur le point d’éclater. En fait j’avais eu envie de le tuer. De le jeter contre les murs du tunnel, d’y presser son crâne que le mouvement de la rame aurait poncé sur la pierre, de l’exécuter en l’honneur du métro. Cette violence ne m’a plus jamais quitté. Quelques semaines plus tard, une violoniste jouait sur le quai de Censier-Daubenton. J’étais de l’autre côté, nous avons laissé passé les rames entre nous, pendant plusieurs heures, jusqu’à la fermeture. Il ne restait plus que nous et l’écho sinistre de son instrument glissait sur les parois, remontait entre mes jambes, faisait vibrer mon squelette à la limite de la rupture. J’étais proche. Et puis j’ai vu. Son archet. Depuis le début de ce face à face au-dessus des rails son archet m’indiquait une direction. Entre le tunnel direction Villejuif et les escaliers de sortie, un corridor. On ne les remarque pas ces corridors. En fait si on est assez attentif on peut les voir depuis l’intérieur des rames juste avant que celles-ci ne s’engouffrent dans un tunnel, une fraction de seconde on peut apercevoir ces corridors vides. Qui mènent ailleurs. Mais ce soir-là j’ai pu le voir, il me fut donné l’occasion d’aller plus loin, mon corridor. Immédiatement la violoniste s’est arrêtée de jouer, elle a longé la voie et a disparu en silence. J’ai repensé au gros porc et à sa bouche humide déglutissant d’épais crachats, j’ai repensé au reflet de la foule dans les vitres teintées du RER. J’ai éclaté de rire, des vitres teintées pour voyager sous le sol ? Pourquoi ? Pour nous empêcher de voir plus loin que nos propres vies, pour nous arrêter à notre image glissant vers une destination. Mon rire dans la station déserte eut quelque chose de… puissant. De révélateur. J’avais trouvé, j’étais un pas de plus vers ma liberté. Je me suis levé, j’ai marché. Le corridor, mon corridor, bourdonnait, une caméra de surveillance m’y attendait et j’ai compris qu’ici m’attendait aussi mon véritable combat. Et j’y ai pénétré, une petite diode rouge a clignoté sur la caméra, et je n’ai jamais rebroussé chemin. Au bout du corridor, j’ai sorti les clés qui m’avaient été offertes par l’homme-affiche. Sur la porte rouillée avait été inscrit à la main « Entrée Interdite » . J’ai souri. Bien sûr. Interdit : tout sera interdit désormais. Je me suis enfoncé dans la nuit.
J’ai longtemps cru que je restais en dessous afin de découvrir la source vitale de mon existence. Mais c’est faux, je suis resté en bas pour pouvoir en ressortir ce que je ne voyais pas en haut. Il n’y a pas de source ici, il y a juste la contemplation de ce que je suis. Et pour cela, je le sais maintenant que j’y vis, il n’y a pas d’origine, il n’y a pas de but. Je suis une longue noyade en flamme et j’éclaire le néant. »

J’ai l’air heureux. Sur mon visage le bonheur se lit comme un métro bondé à heure de pointe où les gens s’effacent, les lumières de la rame s’éteignent en s’enfonçant dans un tunnel, j’ai l’air heureux sous des mètres cubes de béton et de câbles, tétant le regard de la caméra. J’éteins.


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