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28 mai 2006
« Ne pas chercher à savoir est synonyme de longue vie. [Momet-1752] »
« Etre parano, c’est marrant. [Ahava-16359] »
« Vos désirs font désordre. [Eddow-20472] »
Ce sont les premières phrases que j’ai lues se succédant sur un gigantesque panneau d’affichage, en arrivant dans le hall central. A plus d’une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, la voûte se perdait dans un enchevêtrement de poutrelles multicolores entre lesquelles des flots de lumière coulaient jusqu’à la foule, comme si un néon démesuré avait été suspendu au-delà pour imiter le soleil. Le hall mesurait deux ou trois terrains de football sur toute sa longueur et le brouhaha de la foule bigarrée, tous vêtus à l’identique exception faite de la couleur de leurs uniformes, m’a donné un instant le tournis. Sur un mur des centaines (des milliers ?) d’écrans carrés montraient les visages d’une multitude de gens teintés de couleurs différentes, dans toutes les situations possibles, arborant d’innombrables expressions comme s’ils avaient été filmés devant leurs webcams.
« Sauvez Nordi, mangez un félon ! [neon-65710] »
« Je ne « tape » pas sur mon clavier, je « souris » !!! [n°14274-14274] »
« In gOde we trust. [°Bridget°-47103] »
Ces expressions scintillaient tour à tour sur un vieil affichage de gare disposé au-dessus de l’embouchure d’un tunnel dont l’alignement des lampes à sodium allait se perdre dans l’infini souterrain. Le mur en béton opposé aux écrans quant à lui était pratiquement vierge. Tout en-haut je distinguais juste quelques vitrines aux lueurs bleutées et encore plus haut la baie vitrée de ce que j’imaginais comme un vaste bureau, sauf qu’on aurait dit un solarium puisqu’il était baigné de lumière violette. Je crois que je suis restée paralysée pendant une bonne minute, bouche bée, étourdie par le volume de cette cathédrale souterraine contrastant si violemment avec la pièce d’où je venais, sans parler de ma chambre de bonne.
« Merde alors… J’en suis baba… »
York a légèrement sursauté avant de sourire :
« Ah ça non, tu n’es certainement pas encore baba. Seuls les ex-membres de l’Administration peuvent être babas. »
« Hein ? »
« Ecoute, comme Luc s’est effacé je suis devenue ta protectrice, donc je vais essayer de te présenter les choses ici, du moins telles que je les comprends et dans la mesure où j’ai pu y accéder depuis mon arrivée. »
Je l’ai observée comme si elle avait répété « pingouin pingouin pingouin » pendant dix minutes. Elle a levé la main en direction du mur rempli d’écrans et de visages.
« Alors voilà , c’est le premier truc impressionnant ici. Voici le Scanner de ton secteur. »

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27 mai 2006
Elle est revenue avec un rail de trois éprouvettes, une grande carafe d’eau, un verre et un petit cube à l’apparence d’un caramel grisâtre, alors que je remontais ma fermeture éclair jusqu’au col. Parfois il vaut mieux avoir l’air d’un extraterrestre normalement hydraté que d’une femelle humanoïde desséchée, à poil et grelottante, seul raisonnement dont je fus capable dans le flou ambiant. En effet ce n’était même pas de la viscose mais un matériau étrange laissant presque passer l’air mais tenant chaud, une seconde peau glissante et gris clair qui me donna envie de faire du vélo.
« Voilà je t’apporte encore un peu à boire. Vas-y doucement. Et aussi de quoi te nourrir un peu. Il faut encore que tu avales le contenu de ces trois éprouvettes. »
« Quoi on veut me droguer en plus ? »
« Pas du tout, c’est juste qu’ici sous le sol il y a certaines vitamines naturelles qui manquent et nous devons compenser en prenant ça. Tout le monde en prend, même les hautes accréditations. Tu verras on dirait du sirop de sureau. »
« Et ça c’est un chewing-gum au gingembre ? »
« Non un cube de nutriments essentiels. Et arrête de te moquer de moi tu sais je ne vais pas être là pour te servir. Je suis rouge ne l’oublie pas toi, franchement, ici, tu n’es encore rien du tout tu vois, tu dois faire tes preuves. Pour la bouffe j’ai entendu que dans certains secteurs il y a des festins incroyables mais je n’y ai encore jamais eu accès. N’oublie pas, je ne suis pas là depuis beaucoup plus longtemps que toi… »
« C’est à cause de Luc aussi que t’es ici ? »
« Oui c’est lui qui m’a invitée mais il s’est effacé depuis, ou on l’a purgé du jeu, je ne sais pas en fait. »
L’image peu attendrissante d’un cadavre dans une salle de bain.
« Qui va m’expliquer comment ça marche ici et ce que je dois faire pour sortir ? »
« Tout est expliqué dans l’Interface. Prends ton portable. Je vais te montrer ta cellule.
« Ma cellule ? »
« Oh oui c’est juste l’endroit où on dort mais on n’y est presque jamais. »
« Même pas pour se reproduire ? »
York a gloussé.
« Pour ça il y a les niches ! »
« Putain de fourmilière. »
Et moi qui disais tout ça pour me moquer. Le cube a dégagé comme un îlot de chaleur au creux de mon ventre et je me suis sentie plus forte en lui emboîtant le pas. J’avais besoin d’exploser la tête d’un mec assez vite, n’importe lequel, pour me venger de Luc.

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26 mai 2006
Toute essoufflée elle est rentrée à son tour à petits pas, me lançant de timides regards, avec dans ses bras une pile d’habits de couleur gris clair.
« Hello 21398, et dire que j’ai failli arriver en retard ! C’est la première fois qu’on me demande ça mais je crois que c’est parce que tu as aussi été invitée par Luc non ? »
Luc, le cinéaste qui se la pétait, je l’avais presque complètement oublié celui-là . Je l’aurais bien égorgé.
« Oups, j’ai oublié de me présenter désolée, je suis York-19558. »
« Ah ouais ? Et je suis supposé dire quoi là ? Enchantée ? »
Sa tenue rouge pétant faisait presque mal aux yeux sous les néons. C’était une sorte de costume futuriste moulant qui lui collait au corps des chevilles à la gorge, avec une longue fermeture éclair noire remontant du nombril jusqu’au col. Elle portait une sacoche plate aussi faite de cette sorte de viscose un peu brillante. Sur l’épaule était imprimé en noir le nombre 19558 à côté de la lettre R et du symbole [p]. Elle devait avoir 18-19 ans pas plus et comble du ridicule, elle a rougi.
« Oui je sais c’est difficile de se faire à ces uniformes au début mais on s’habitue assez vite et ils sont très confortables en fait. Au début c’est un peu déroutant parce qu’on a l’impression d’être à poil. »
Elle a rigolé. Toute seule. Une jeune fille qui rigole toute seule dans un abri de béton et de néon à Dieu sait combien de mètres sous terre. J’ai eu un frisson et j’ai soudain réalisé que si elle avait rougi et rigolé c’est parce que moi j’étais vraiment encore à poil.
« Il y a trois variantes pour les filles en fait, on a de la chance. Le top est toujours le même, une chance que tu n’as pas une trop forte poitrine parce qu’il y en a certaines que ça sert quand même pas mal, même si c’est assez élastique, mais en-bas tu peux aussi mettre si tu veux la jupe mi-longue ou le short, assez moulant je dois dire, mais bon c’est sexy et ça peut être utile de temps en temps. »
Clin d’œil cette fois.
« Non mais attends là , York, qu’on se comprenne bien, j’en ai rien à foutre de ta leçon de mode féminine, c’est exclu que je me déguise en opératrice de Star Trek si tu vois ce que je veux dire. C’est sans offense contre toi hein, parce que tu as l’air d’une fille très sympathique, mais moi je veux qu’on me redonne mes habits et qu’on m’indique où est la sortie la plus proche de ce Luna Park. Au départ je trouvais drôle mais maintenant je crois que j’ai largement dépassé les limites si tu vois ce que je veux dire… »
Et York a pris cet air si clairement terrorisé que j’en ai dégluti de travers. Se penchant plus près comme si nous étions observées :
« Ne fait pas ça s’il te plaît. C’est l’effacement sommaire assuré, ou peut-être la prison politique, donne-toi une chance. Je sais que c’est hallucinant au départ mais on peut s’y faire et il y a d’autres avantages. Si tu oses sortir d’ici nue tu seras prisonnier politique c’est automatique pour autant que je sache : il n’y a que les prisonniers politiques qui se baladent nus et c’est assez la honte je dois dire. »
Elle a repris une voix normale. Yeux étincelants soudain :
« Et d’ailleurs il y a les nuits paranoïaques ! C’est trop le délire ces nuits ! A ces occasions on s’habille bien sûr comme on veut dans le thème de la nuit, il n’y a qu’à aller se servir au Fashion-BOT ! »
Elle paraissait clairement atteinte.
Ou alors moi, clairement dépassée.

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24 mai 2006
Ils sont rentrés par cette porte glissant dans le béton et ils étaient beaux, terriblement beaux. Costumes noirs, coupes courtes, yeux métalliques. Deux. Un devant, un derrière. Parce que je voulais résister au premier il m’a repoussé contre le second. Et le plateau a glissé hors d’une fente avec un verre d’eau ironique et une fiche de mission infrarouge, puis il m’a forcée à m’agenouiller devant lui tandis que l’autre me liait les bras dans le dos.
« Ca va faire mal, petite. »
Ma bouche était juste à la hauteur de son sexe mais la douleur est venue de derrière. Ils m’ont comme guillotinée et en m’effondrant j’ai vraiment cru entendre ma tête rouler parterre.
« Voilà . C’est très douloureux mais ça a l’avantage d’être très court aussi. »
Ils avaient la même voix, comme un jumeau bicéphale, et son collègue a rangé ce tampon chirurgical qui venait de me tatouer un nombre sur la nuque.
« Maintenant, 21398, tu as droit à ton verre d’eau. »
Il me l’a tendu et j’aurais souhaité cracher dedans mais je n’ai pas pu. J’aurais voulu me noyer dedans, un simple verre d’eau et tout l’or du monde. Plonger dedans et ne plus jamais en ressortir.
« Doucement. Tu vas tout vomir sinon », a prévenu l’autre frangin en rigolant.
Je lui ai jeté le verre vide à la figure mais il a souplement esquivé, sur le point de m’asséner un coup de pied avant que son frangin ne le stoppe.
« Ok ça va. »
La fiche de mission est tombée vers moi.
« A toi de choisir, 21398, de jouer le jeu ou pas. Je te préviens, si tu ne le joues pas, ta vie va simplement devenir un enfer à partir de ce jour. Mais ça tu l’as déjà un peu compris, non ? Mon camarade et moi faisons partie de l’Administration indigo et tu apprendras rapidement qu’il est TRES dangereux de s’en prendre à un membre de l’Administration indigo, tu saisis ? »
« Rien à foutre de vos conneries, je veux rentrer chez moi. Vous n’avez aucun droit de… »
« Bien, tu vas lire attentivement ta fiche de mission et tu souligneras le fait que tu dois avant tout : primo te trouver un surnom, attention cela te coûtera très cher de changer de surnom par la suite alors réfléchis bien ; secundo te choisir un secteur : tu as la liste des secteurs et leurs descriptions affichées sur ton ordinateur portable. Ah oui, c’est TON portable désormais. Outre tes habits, une sacoche spéciale va t’être amenée, ne le perds jamais, ton portable. Sache aussi qu’il n’a pas besoin d’être rechargé et qu’il est bien sûr en connexion permanente avec Lordi. Habitue-toi à son interface. »
Volte face et ils sont sortis, laissant derrière eux la porte ouverte.

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19 mai 2006
C’est difficile de réfléchir sans un verre d’eau. Il y a des moments comme ça, où rien n’existe sans la chose primordiale, sans l’élémentaire truc innommable. Qui fait que ça roule, qu’on peut continuer à pomper les angoisses du cratère, presque sans en avoir conscience. Il faudrait sans doute réinventer la paix en-dehors de cette pompe. En effleurant le clavier rétro-éclairé de mes doigts secoués de spasmes, ma nudité avait la consistance de quelques touches sur un clavier. En cliquant sur OK après avoir renseigné mon email j’ai presque eu l’impression qu’on me tendait soudain un verre d’eau. J’ai été libre, durant quelques secondes. « Veuillez consulter votre boîte mail afin de confirmer l’inscription. » En-dehors du béton, du miroir, du néon, l’écran de ce portable m’a donné envie d’exploser de joie parce que je savais qu’en lui seul résidait ma survie. Je me suis jetée sur ma boîte mail comme si on m’ouvrait le paradis. J’ai eu à effacer pas mal de spams avant de tomber sur cette confirmation. Et là , dès que j’ai cliqué sur le lien de confirmation, j’ai été inscrite. Une porte s’est ouverte dans mon béton et un jeune homme en costume noir s’est approché en silence, me tendant un verre d’eau. Ce salaud croyait que je ne tenais qu’à ça et je lui ai balancé son verre à la figure en hurlant quelque chose comme « Mais vous n’avez pas le droit de faire ça ! », sur quoi il a promptement disparu derrière le béton.
Un certain nombre d’heures plus tard je me suis rendu compte que l’écran du portable affichait autre chose : « 21398, vous êtes en cours de reformatage. Cliquez sur suivant ». J’ai cliqué, j’ai essayé de répondre aux questions posées, dans le flou, des questions comme « Pourquoi vous promèneriez-vous nue dans votre appartement ? 1. Parce que je n’ai pas d’habit 2.Parce que j’ai envie d’un verre d’eau 3.Parce qu’il n’y a pas d’autre issue 4. Parce qu’il faut croire en Dieu… Et à chaque mauvaise réponse apparaissait fatalement : Faux, 2 heures de pénalité. A la fin du questionnaire, auquel j’avais répondu à la va-vite croyant à un jeu puéril destiné à s’achever après chaque clic, j’ai eu droit à un : « Merci pour votre participation, votre pénalité est de 27 heures, nous vous contacterons à la fin de cette échéance. » Et j’aurais volontiers égorgé mon voisin juste pour son robinet. Plus tard le portable s’est à nouveau illuminé en commençant par demander cette fois si la vie pouvait se résumer au sexe : 1. Oui 2. J’en ai envie 3. Il y a d’autres choses importantes 4. Je ne sais pas et ainsi de suite des questions sur l’importance du sexe dans un ordre totalement farfelu. J’ai passé des heures devant chacun des choix et à la fin j’ai presque eu envie d’arracher l’ordinateur de son piédestal, lorsque j’ai pu lire : « Peu importe vos sélections, vos avez fait le bon choix et pouvez maintenant lire votre mission en tant qu’infrarouge. Vous pouvez changer de secteur comme bon vous semble, merci. »

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14 mai 2006
Il a jailli du sol, se dépliant sur une plaque chromée que j’avais eu largement le temps de haïr. Il existe des centaines de philosophies qui disent que la haine et l’amour se rejoignent dans l’absolu. Jamais je n’aurais pu imaginer l’absolu sous la forme de mon propre corps nu et comme inutile au milieu du béton insonorisé. En rampant près du podium érigeant le portable je me cachais à moi-même dans le reflet du miroir : chaque acte je l’avais jeté sur ce reflet et cette présence qui était juste la mienne tenait de la plus pure métaphore de la torture. Ma nudité grelottante se foutait de ma propre gueule et chacun de mes hurlements s’arrêtait net au reflet de mon propre visage déformé par la peur qu’il ne resterait que ça, de moi : une image, une vidéo insensée. L’apparition de cet ordinateur portable, de cet objet lisse et superbe, a rendu mon corps entier, mon visage, mes yeux, et tout qui pouvait encore tenir debout derrière, très ridicule. Finalement, je n’étais que ça.
Longtemps, je me suis tenue recroquevillée contre le podium de l’ordinateur, parce que le lent sifflement du refroidisseur de son processeur représentait mon unique espoir. Je l’aimais, cet ordinateur portable, je l’aimais déjà plus que moi-même parce qu’il incarnait l’espoir que je puisse bêtement encore exister.
Après un temps indéterminé inerte à ses pieds j’ai fait l’effort de me voir nue en face de lui dans le miroir. Tête droite, mes épaules nettes, nuque détachée, seins pointus, jambes dressées et fesses cambrées, être face à moi-même dans ce miroir, fière sous le néon inquisiteur, défiant de potentiels regards par milliers et n’étant que seule. Dans le miroir comme si le monde entier pouvait me voir trembler en face d’un portable déplié. Dans cet étourdissement lorsque je me suis mis debout j’ai entrevu des millions de webcams soupirant ensemble un ouf de satisfaction parce que j’étais comme une enfant qui s’imagine au centre du monde par sa seule existence. J’étais la star de ma propre vie en me redressant nue en face de cet ordinateur. En face de lui, je me suis un peu cambrée, tenue bien droite malgré cette envie geignarde d’hurler, et je me suis sentie, un instant du moins, dans le reflet du miroir, en me fixant moi-même dans le blanc des yeux, le droit d’exister. Je parle de la possibilité de mourir.
J’ai osé me pencher. Sur l’écran s’affichait uniquement : « Vous avez été invité sur [p], votre numéro d’identification est : 21398, veuillez rentrez un mot de passe et le confirmer, votre inscription sera identifiée par un email envoyé à l’adresse que vous voudrez bien fournir dans le champ suivant. Cliquez ensuite sur OK. »
L’humanité est d’un barbare. Aussi barbare que la limpidité de cet écran. C’en est exaspérant.

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13 mai 2006
A notre arrivée, nous ne sommes pas ressortis de l’aéroport de Bruxelles. Je croyais avoir droit au moins à une certaine sorte de dépaysement poétique, après le jet privé aussi silencieux que le vieux m’accompagnant, mais les deux types mornes et faussement affables m’ont poussée gentiment vers d’interminables corridors aux tapis roulants déserts. Le vieux nous précédait de sa démarche raide et j’ai remarqué sur sa nuque un nombre tatoué, tout comme sur les nuques suantes de mes acolytes.
Je n’avais pas vraiment envie de poser des questions. Je me foutais de ce qui arrivait. Au mieux, c’était drôle. Au pire, douteux. Les organisations secrètes, le tintamarre des films d’espionnage, une culture paranoïaque nourrie au Web, aux médias, au fitness et au bio, j’étais dépendante de toutes les drogues imaginables et rien ne pouvait m’étonner, y compris un enlèvement irréel. Je crois que si on m’avait donné un flingue à ce moment j’aurais pu les descendre en me marrant.
Ensuite on a roulé sous terre le long de tunnels humides avec un engin électrique qui bourdonnait amoureusement. Dans une pièce de béton brut, pour unique décor un néon et un miroir géant, les deux mornes m’ont déshabillée et laissée là , clic électronique d’une serrure d’acier chromé, très design. Nue au cÅ“ur du béton, enfermée sous terre, en face d’un miroir géant reflétant mon corps comme une statue morte, sexy la situation. J’aurais eu envie d’un Coca rouge et blanc pour compléter le tableau. Mais je n’ai eu droit qu’à mon reflet, au grain grossier du béton, durant des heures, durant suffisamment de temps pour avoir envie de coucher avec n’importe qui pour un seul verre d’eau. J’ai eu le temps de penser à beaucoup de choses. Ironiquement c’est ma chambre de bonne, ma ville, la Suisse, qui revenaient le plus souvent ; tous ces délires et toutes ces complaintes que j’avais ressassées dans cette chambre de bonne et dans cette vie solitaire, radicale, cette pensée unilatérale d’une vie dont la vacuité resplendissait jusqu’au fond de ma culotte. J’ai eu le temps de penser que je coucherais avec n’importe qui pour un verre d’eau plate. C’est en me réveillant d’un rêve humide où je buvais à grandes gorgées le foutre d’une multitude de mâles décharnés avant de les décimer en les mangeant vivants que je me suis mise à hurler.
Erratique dans mon 20m2 souterrain, j’ai hurlé des insanités, j’ai insulté des fantômes, tué une société entière, fait plusieurs révolutions, noyé des politiciens, égorgé des actionnaires majoritaires, j’ai rendu eunuques plusieurs papes d’affilée, ma mère je l’ai vendue à une compagnie pétrolière comme ressource compensatoire, j’ai même réussi à pervertir des enfants pour qu’ils brûlent leurs écoles. Toute ma révolte et mes angoisses y sont passées, jusqu’à ce qu’il ne me reste plus que cette seule obsession : le reflet cristallin d’un verre d’eau sur le béton. Au lieu de ça, ils m’ont donné un ordinateur portable.

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11 mai 2006
« Vous avez besoin de changer de vie ? »
« Je n’ai rien à voir avec Luc et je ne le connais pas. »
« Luc s’est noyé dans sa baignoire, tôt ce matin. »
Lagon froid, expiation passagère d’un rêve passager, je l’ai vu couler dans mon rêve comme si mon rêve avait pu le tuer. Luc, juste un type excentrique comme j’en ai vu passé beaucoup dans ma chambre de bonne. Excentrique ? Même pas. Tous des passagers de l’ennui absorbés par mes délires nocturnes.
« Je n’ai rien à voir avec ça. On s’est à peine parlé. »
« Vous seriez restée, et peut-être serait-il encore vivant… »
Le salaud, le sadique, l’ignoble bâtard. Il tenait une pipe en plus, une pipe bordeau comme sa toge, et admirait les rues défilant en direction de l’autoroute ; au-delà de son profil à la barbe bien coupée, bien ciselée, scintillait la vue du lac désormais ironique.
« Vous êtes son père c’est ça ? Vous me tenez pour responsable ? »
« Non. Il était mon protégé, et comme tout protégé il portait une caméra miniature sur lui. Et malheureusement pour vous, vu ma couleur je dois en référer à l’administration. »
« Une caméra miniature ? C’est quoi ce délire ? Votre couleur ? Votre préférence pour le bordeau fait que je suis embarquée dans une histoire de secte ? »
« Je ne suis pas bordeau. Je suis Violet. »
Il s’est exprimé d’un ton sec, comme si j’avais été incapable de discerner correctement un grade religieux important. Le reflet maussade de son regard dans l’habitacle sous la lumière violacée d’un orage d’été, il s’exprimait intensément et sans une once d’humour, et la voiture filait sur l’autoroute nous séparant de Genève, entre ses yeux figés sur moi. En arrivant vers l’aéroport, il s’est mis à pleuvoir. Mon hôte m’a souri : en effet, la météo, nerveuse, gonflait sous d’énormes cumulus violets dont la menace lui donnait raison. Passé une frontière privée, la Cadillac glissait sur le bitume de l’aéroport vers une zone de décollage. Après la formalité des douaniers, sa pipe avait l’air satisfaite, comme l’orage sur le point de nous tomber dessus. Sous mon t-shirt mis à la va-vite, une désobligeante pointe d’excitation m’a rendu mes seins désagréables. Liberté ? Non : embarquée. Pour la première fois, j’ai eu envie de fuir.

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10 mai 2006
La solution consiste à croire que la vie vaut la peine d’être vécue parce qu’on ne sait jamais ce qui va arriver, que tout ça peut être bon et beau à prendre. Lorsqu’ils ont frappé à ma porte le lendemain à midi, j’émergeais avec au milieu d’un tremblement ce hoquet d’espoir, un peu pitoyable, un peu magnifique, comme un nouveau-né. Je me dis encore parfois que si je n’avais pas foiré la nuit d’avant, je me serais levée plus tôt et serais sans doute allée me promener au bord du lac et m’y baigner, pour dans l’eau donner un sens à tout ça, et ils ne m’auraient pas trouvée, pas tout de suite, si vite, j’aurais pu réfléchir et y échapper, et oui c’est marrant, je m’en rappelle encore parfois.
Ils avaient l’air de témoins de Jéhovah. Ils m’ont dit « Bonjour Madame » et m’ont demandé une pièce d’identité. J’étais en culotte, j’aime bien ouvrir ma porte en culotte, mais ils n’ont pas bronché, comme s’ils y attendaient. Après avoir constaté mon identité ils m’ont demandé si je connaissais un certain Luc, un gars lisant le Monde à des soirées de loosers. J’ai pouffé, genre comment vous savez ça vous. Ils n’ont pas trouvé ça drôle. L’un deux s’est avancé dans ma chambre de bonne et le frôlement de son costume sur mon sein m’a fait sursauter. Ils semblaient mous, mornes, mais en même tenaces, tiens je pense même à voraces. Habillée en vitesse, nous sommes descendus jusqu’à leur caisse. Je ne me posais aucune question, attribuant chaque évènement à la possibilité momentanément hilarante d’autre chose dans ma vie. Mais dans mon univers de squatteuse qui tourne en rond, la vue de leur Cadillac beige au cuir puant m’a fait soudain un peu suer. J’allais ailleurs. Intéressant, intriguant.
Dans la Cadillac ils se sont assis devant, derrière, un type vêtu d’une toge bordeau, l’âge d’un père que je n’ai jamais eu, m’a souri de façon jaunâtre en me demandant si j’accepterais une vodka orange. L’idée d’un délit, genre consommation illégale de stupéfiant, vie erratique, dépression compulsive à éradiquer par le système, marginalité abusive ou lavage de cerveau malfaisant, abandon d’études ou crachats sur ma mère, s’est évanouie en sirotant ma vodka alors que la ville glissait sur les vitres teintées de la Cadillac. Non, je n’avais pas à faire à des flics. La ville défilait sous mes yeux silencieux et c’était comme si pour une fois j’étais victorieuse : mes errances nocturnes se prolongeaient enfin au milieu de cette journée d’été. Mon verre scintillait malicieusement.

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9 mai 2006
J’ai été jetée en-dehors de l’existence car j’en savais trop. Ils ne m’intéressaient plus, les autres, et chacun de mes actes était nimbé de nausée. D’ailleurs je l’ai rencontré à une party en train de m’ennuyer après une dizaine de vodkas orange. Les canapés étaient sales, la moquette pourrissait, les invités étaient sales, et lui il était glauque : il faisait semblant de lire le Monde alors que dans son dos un film X battait son plein. Deux filles y nageaient dans une mer de queues. Ce qui détonne violemment du reste me fait encore sourire. Une drague à peine plus subtile que l’atmosphère poisseuse s’ensuivit. Il avait la trentaine, il était metteur en scène, avait quelques courts métrages à son actif, et autant de tentatives de suicides. Des tentatives lamentables d’attirer l’attention, ou une énième méthode de drague. Comme il se doit, j’ai été attendrie. Nous avons essayé de coucher dans une chambre pourvue d’un solitaire matelas mais j’étais trop ivre et trop sèche, et lui il se tripotait pour compenser l’ennui. J’ai pensé que j’aimerais bien me baigner dans un lagon glacial : cette idée revenait souvent. Il a trouvé l’idée bonne et il est allé remplir la baignoire. J’en ai profité pour me rhabiller et partir.
Je n’aime pas l’idée que les nuits finissent. D’ailleurs je n’aime pas en général l’idée qu’une journée doit finir. Pourtant les crépuscules sont excitants. C’est le moment où tu pourrais changer, une promesse d’espoir, même si ça ricane dans mon dos. Le soir venu, et quelques heures pour espérer, pour croire que cette dernière nuit durera jusqu’à la fin. Béatitude transitoire du cycle qui meurt et dont la mort recommence comme dans un jeu sur ordi.
Il y en a avant moi qui ont décrit cela bien mieux, et après sans doute aussi il y en aura toujours. Ca ne change rien.
Je me suis écroulée dans ma chambre de bonne, l’âme la consistance d’une pâte feuilletée.
S’écrouler, disparaître. Un peu plus longtemps, s’il vous plaît.

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