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:: 5/5/2012 à 1:06

Je viens de me rendre compte que l’essentiel est de dire aux femmes qu’elles sont belles.

:: 24/4/2012 à 8:36

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:: 20/4/2012 à 8:41

Télécharger des updates résolvant des bugs, c’est comme de faire croire à un tétraplégique qu’il peut encore marcher (moi)

:: à 8:40

Beaucoup de gens perdent les petites joies dans l’attente du Grand Bonheur (Pearl S. Buck)

:: 31/3/2012 à 9:05

Il était une fois un petit matin doré où les oiseaux gazouillaient. Quand le sang gicla sur un mur blanc. C’était celui du voisin.

:: 29/3/2012 à 10:28

« J’aimerais un logo plutôt violet » – sic.

:: à 10:09

Woodkid Iron: http://t.co/VCnU5xtW – Lyrics – paroles traduites: http://t.co/HdZ8c7ep

:: 28/3/2012 à 1:46

Wordpress multiedit-plugin does NOT work on WP 3.3.1

:: 19/3/2012 à 12:25

Il était une fois un une fois qui traversait une fois une histoire d’une fois une ligne.

:: 14/3/2012 à 11:15

Il était une fois une fille qui rêvait de plein de choses belles qui ne lui était pas données. Et rien ne lui fut donné. Elle se suicida.

:: 13/3/2012 à 12:54

J’étais sûr que ce concept de navigation « légère » apparu lors de la présentation du Google Nexus aurait un avenir ;-) http://t.co/fX0U4XIR

:: 12/3/2012 à 11:35

« Décrivez-vous en quelques mots ». « J’ai peu de cheveux. »

:: 9/3/2012 à 10:46

#Pinterest sur Android 4: une authentique catastrophe!

:: 26/2/2012 à 12:11

Tu as Google Apps enregistré en Suisse et tu ne peux pas y intégrer Youtube? C’est normal. Pour contourner ça: http://t.co/BkQMxiCa

:: 25/2/2012 à 10:08

L’espoir d’une autre possibilité.

:: 1 avril C’est mignon
:: 29 mars Woodkid Iron Lyrics – paroles traduites
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:: 7 octobre Les pseudos évolués pseudos sages de la démocratie
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:: 17 septembre Le prédateur
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31 juillet 2006

Et puis Angeline était dotée comme d’un sixième sens : elle savait quand les murs l’observaient. Lorsque l’œil d’une caméra devenait soudain plus qu’une simple analyse mécanique du passage des gens et des formations de groupes isolés. Lorsque l’œil d’une caméra la remarquait, elle. Elle avait alors entre cinq et dix minutes pour trouver une issue. Parfois, c’était juste, ils connaissent bien leurs corridors ces salauds, elle avait même du courir. Elle avait sa réputation à tenir auprès des services de sécurité. La Violoniste, les gars de la sécurité l’appelaient officiellement, ils murmuraient entre eux dans les vestiaires après une autre tentative échouée. Celle que tous les bleus essayaient de coincer juste pour monter en grade. Mais leurs caméras ne balisent pas les corridors qu’elle choisissait, et leurs jambes étaient molles, ils ne savaient pas grimper dans certains conduits où, après quelques galipettes dans les tubes, on peut se tenir debout tellement ils sont vastes. Parfois elle organisait ses escapades au violon comme un plan d’attaque, se réjouissant d’avance que sa stratégie s’appliquât à la lettre, comme deux équipes de quatre hommes qui se catapultaient au coin des corridors alors qu’une trappe discrète se refermait à dix pas d’eux, sonnés.
Le commun des mortels sent cette énergie qui balance l’archet vivace au dessus des cordes, ils sentaient ce corps tendu qui s’offrait à chaque cambrure scandant les notes, à chaque pépiement inquisiteur des diodes des caméras, et ils se baissaient devant elle pour laisser glisser la monnaie de leurs paumes comme autant d’offrandes à une reine : Angeline se débrouillait pour ne pas se sentir mendier quelques sous en vue d’acheter sa vodka.

Ma présence entretenait chez elle le fantasme de l’obscurité souterraine comme celui d’une mort intime, d’une petite mort dans la vie, invisible et rien que pour elle. Je devenais l’indispensable élément de cette trinité de la perdition : vodka, catacombes et sexe. Je n’avais eu accès à aucun plan, aucun détail technique sur le réseau souterrain et je suis parti lorsque je me suis rendu compte lors de l’une de nos descentes dans les carrières qu’elle me guidait plus que l’inverse. J’avais encore un substrat de prétention machiste que notre relation n’avait pas complètement effacé, un zest d’impression de la dominer dans les corridors souterrains, évanoui lorsqu’elle avait du me donner la main pour m’aider à passer une chatière alambiquée. En remontant j’ai pris mon sac chez elle et l’a laissée seule s’enivrer à la table de la cuisine. Dernière image d’elle : ses seins palpitant à la lumière de la bougie à côté de la bouteille de Smirnoff, les jambes nues croisées haut, devant un plan des catacombes de sa concoction, marquant les passages joignant les systèmes d’aération du métro et les entrées abandonnées. Elle me sourit en avalant une lampée et tirant une bouffée. Ses yeux brillent. Elle décroise les jambes, soulève ses fesses qui collent à la chaise, se rassied et me regarde encore en souriant. Je la revois nue plongeant dans une eau azure glaciale pour traverser une partie inondée.
Elle était peut-être le plan, elle était peut-être le détail technique, la clé, cherchant le fond si désespérément elle allait peut-être me mener à la rame disparue. Mais je ne devais plus rester avec elle : je la déviais de son but désormais.


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30 juillet 2006

Je l’ai suivie tout au long de l’incohérence de ses jours.
Son ex s’était tué et elle l’avait enterré dans le jardin de la maisonnette, et depuis ce temps elle baguenaudait dans les catacombes de Paris, comme si sous terre un secret devait lui être révélé. Avant de me rencontrer, elle se promenait le plus souvent en compagnie d’une bouteille de vodka et se perdait. La fois où je l’ai trouvée elle avait découvert une crique souterraine où l’eau azur était chauffée par une conduite, et elle s’y était baignée nue.
Décider de partager sa maisonnette en toute a-mi-tié avec moi, qui d’abord avais été son guide dans les catacombes, lui avait paru naturel. Mais après le suicide de son ex elle se lâchait un peu, se promenant en slip le matin, buvant son café en croisant et décroisant les jambes, rassurée seulement par le grondement du prochain métro sous la maisonnette bordant la Petite Ceinture, près de Maison-Blanche. Alors forcément, un matin, je l’ai prise sans même la forcer sur la table de la cuisine, profitant du passage d’un autre métro pour la faire jouir. Elle adorait « le subtil tremblement de ta verge au fond de moi lorsque les fondations de l’immeuble vibrent doucement ». Et puis elle me guidait des ses hanches comme je l’avais guidée dans le monde d’en dessous, avant de la laisser faire sa première descente seule.
Je ne lui ai pas dit que je l’avais ciblée et suivie. Je ne lui ai presque rien raconté de moi, lui faisant croire que je travaillais toujours comme trader à la Défense : tous les matins je m’habillais de bonne heure et m’enfonçais dans le métro sans en ressortir avant le soir et Angeline m’observait dans mon costume noir, un sourire savant accroché aux lèvres, ajoutant à son silence : « Faudrait que tu partes définitivement un jour, je peux descendre dans les catacombes toute seule maintenant, je n’ai plus besoin de toi », tout en se servant un autre verre de vodka, matinale comme elle était. Délaissant son travail, elle descendait de plus en plus souvent, dans le métro ou dans les catacombes. Sa démission s’est faite lentement, longue série d’absences injustifiées, de plus en plus fréquentes.
A côté de son poste de responsable des ressources humaines à la RATP, elle se maquillait, se déguisait et jouait du violon en regardant la foule s’amasser sur les quais. Elle jouait du Chopin la plupart du temps, des pages tristes, en toute illégalité, mais avant que les caméras ne lui envoient des agents de la Sécurité, elle avait assez de temps pour remplir son panier de petites pièces : le gens aiment voir une belle femme avec ses bras si fins et sa moue tout à la fois pulpeuse et concentrée jouer du violon parmi eux, à défaut de l’écouter ils la remarquaient. 


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29 juillet 2006

Fulgence dirigeait et animait à lui tout seul un atelier de sémantique souterraine – c’est ainsi qu’il l’avait surnommé, au grand dam de ses collègues –  à la faculté de sociologie de l’université René Descartes :    
« Je ne souhaite pas qu’on puisse établir un historique précis de l’aventure du métropolitain parisien. Avec tout le respect que je dois à ce réseau, je ne crois pas que cela soit possible. Même si on vous dira que chaque ligne a son histoire, que chaque station abandonnée l’a été dans un contexte précis, même si on pourra retrouver dans les archives un fatras de détails expliquant quand et comment un tunnel a été creusé, un caisson a été enfoncé sous la Seine, une Petite Ceinture a été abandonnée, je ne crois pas que l’aventure des hommes creusant sous le sol d’une ville puisse se limiter à une succession de dates, à des avals de procédures et à des vices de forme. Il y a plus à trouver dans le métro que des arrangements politiques, que des accords privés entre personnes à buts lucratifs. Je ne veux pas de dates et de lieux. J’aimerais que vous me parliez de l’essence du métropolitain, de son identité inhumaine et tout à la fois serviable, j’aimerais vous entendre vibrer comme seul un tronçon mal affermi sait le faire. »
L’auditoire écoutait en silence Fulgence Q . L’auditoire du cours de sociologie imaginait déjà la série de mauvais résultats qu’une telle demande allait encore provoquer. Le prof s’envolait lyriquement et c’était mauvais signe, surtout en fin d’année. Comme pour claironner cette injuste défaite préparée d’avance, un métro fit trembler quelques bancs.
« Voilà ! Je veux de la vie ! Une analyse complète de l’importance des passages souterrains ! Une étude du sens de creuser pour aller mieux et plus vite ! »
Il soulignait sur le tableau noir « complète », « mieux » et « vite ». Sa craie se brisa, il pesta et annonça comme d’habitude dix minutes à l’avance que le cours était terminé. J’y assistais dans un coin depuis quelques jours. J’avais suivi Angeline jusque là . Elle-même y assistait régulièrement, je pense que le vieil homme et son énergique passion des corridors suburbains la fascinait. Je découvris plus tard qu’il y avait autre chose aussi.
Elle portait un T-shirt avec l’emblème de la RATP moulant ses seins, un gros R et un gros P avec en dessous en petits caractères « Routes A Temps Perdu ». Elle souriait. Fulgence Q. la voyait toujours sourire, surtout quand il s’imaginait lui retroussant sa jupe mauve et trop légère et trop transparente, dans un auditoire où ils ne m’avaient pas remarqué.
« Vous ne les mettez pas en confiance en parlant ainsi d’un prochain rendu de sociologie. On dirait plutôt que vous demandez à un futur troupeau de poètes de parler de l’archéologie du métro parisien. »
« Et bien je ne m’adressais pas à eux, mais à vous. »
Réussir à la faire rougir artificiellement représentait un indéniable exploit, même si le rougissement chez elle semblait prémédité.
« Je n’ai rien compris à votre charabia. On dirait que vous avez trouvé une nouvelle raison pour chercher quelque chose dans les sous-sols. »
Elle avait tout compris, et le logo sur ses seins palpitait de contentement.
« Je n’ai pas besoin de vous expliquer. Lorsque vous étiez étudiante ici vous me pondiez des rendus exemplaires et je les lisais devant tout le monde. Vous avez le culot de me faire croire que vous ne comprenez pas ? »
A son tour de rougir, Fulgence n’avait pas l’habitude de prononcer des mots comme « pondre » et « culot » devant une femme. Il se détourna et effaça quelques citations subsistant sur le tableau. Angeline restait là , perplexe.
«  Il y a quelque chose qui m’échappe. Vous êtes passé l’autre soir retirer beaucoup de documents aux archives de la RATP. Vous planchez sur une nouvelle étude ? »
« Et qu’est-ce qui vous échappe ? »
« Ce ne sont que des documents techniques. Je ne vous connaissais pas cet intérêt-là . »
« Que voulez-vous Mme Tournier, je dois m’y mettre moi aussi, je dois m’y mettre… »
Derrière ses lunettes trotskistes et sa toison blanche, il décida, par respect pour sa femme et ses petits-enfants, de terminer cette discussion, et à la même occasion son érection. Angeline l’observa saluer brièvement, tressauter vers la sortie avec son sac de sport rempli de documents rares sur le métro, si lourd qu’à chaque pas le vieux professeur manquait perdre son équilibre. Elle resta un moment à contempler les rangées de l’auditoire vide, son regard tomba sur moi, je faisais semblant d’écrire, jusqu’au tremblement des vitres, le passage de la rame de midi, qui lui ramena l’appétit.


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28 juillet 2006

« Début 2006 un incident survint sur la ligne 1 de la RATP. Personne ne s’en aperçut puisque l’incident se déroula durant les grèves du mois de mars. Lors d’un voyage de routine, une rame vide se dirigeant vers sa gare de stationnement a disparu. Elle a disparu intégralement. Dix wagons de néons et d’acier ont soudain arrêté de clignoter sur le monitoring. On a cru à une panne, des équipes ont fouillé les tunnels durant deux nuits mais n’ont rien trouvé. D’un point élevé de la hiérarchie arriva alors une explication rationnelle, non dénuée d’imagination. Une défaillance du système de contrôle avait aiguillé la rame dans un autre tunnel, les grèves aidant, aucune collision n’avait été annoncée. Toutes les équipes de sécurité ont soupiré. Quelle chance.
Mais aucune défaillance n’avait été décelée et la rame n’avait été enregistrée dans aucune gare de stationnement, constituant ainsi un problème lourd de conséquences pour les hauts fonctionnaires. On relégua rapidement cet incident à un bug du système d’aiguillage. Les grèves occupaient toute l’attention, on verrait plus tard.
Plus tard, le roulement quotidien reprit et les soucis usuels s’entassèrent les uns sur les autres, et la rame disparue de la ligne 1 s’enfonça dans les archives. Excepté moi, un seul homme de la surface continua à y penser : Fulgence Q., et une seule femme, Angeline Tournier. »
« Fulgence y avait pensé en termes objectifs. A la limite, une rame vide peut disparaître de la mémoire des hommes, s’était-il dit, surtout quand ceux-ci travaillent sous le sol. Les mineurs gardent un souvenir unique de leurs descentes, même après une vie passée à se remplir les poumons de suie, l’odeur et la couleur des trous s’agglutinent pour ne devenir finalement qu’une seule vaste nuit dans la poussière et les torches. Les ouvriers de la RATP vivent de semblables nuits de labeur agglutinées les unes aux autres jusqu’à former une masse néonifère de jours de travails identiques, et dans cette masse une rame entière peut facilement s’engouffrer et disparaître sans laisser la moindre trace. Les souvenirs, on les garde pour dehors, pour la lumière. Les techniciens et ingénieurs quant à eux, rien ne pouvait leur permettre de se souvenir : si la machine a oublié, ils oublieront eux aussi. Donc une rame vide peut disparaître de la mémoire, mais une rame vide ne peut disparaître du réseau souterrain. Fulgence a analysé les cartes. Chaque recoin y est répertorié, chaque ancienne voie annotée d’une date, chaque tronçon bouché dessiné en pointillé. Et tout comme moi avant lui il en est arrivé à une conclusion très simple : il y a suffisamment d’espaces abandonnés dans ce réseau pour cacher une rame entière, à condition de rétablir d’anciens aiguillages, d‘exploser quelques obstructions. La rame de la ligne 1 est toujours là quelque part, reste à savoir où et surtout pourquoi ils l’ont fait disparaître. La réponse à cette question nécessitait que je rentre à nouveau dans le système, que je retourne à la surface : j’avais besoin des outils de recherche de la RATP. C’est ainsi que j’ai commencé à surveiller la responsable des ressources humaines du métro parisien, Angeline Tournier, et par elle que j’ai découvert Fulgence Q. »

La caméra attend la suite, le grincement des vannes d’épuration des eaux la laisse indifférente.


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27 juillet 2006


« N’importe quel archéologue sait qu’une civilisation peut se décrire au travers de ses couches. Il y a même une loi qui confond la profondeur du terrain à la profondeur d’une époque. L’humanité, lentement, construit, et en même temps, s’enfonce. Des débris du World Trade Center par exemple naîtront des tours encore plus hautes, encore plus brillantes. On a cette propension à oublier les précipices sur lesquels s’appuient nos élans les plus évidents. On fouille au Moyen-Orient, en Grèce, en Chine ou en Argentine, parce qu’on veut savoir. On veut savoir quelle énergie creuse l’inconscient. Officiellement, on ne creuse pas sous Londres, Paris, Tokyo ou New York. Parce qu’on croit qu’on sait tout. Je n’ai qu’un pas à faire vers le bas et déjà je sais quelle impressionnante armada de cadavres fertilisent les passages des métros. L’enfer a été placé en bas, parce que c’est là qu’on ne veut pas voir ce qui se passe et c’est là aussi qu’on a décidé de les oublier, depuis le début, d’enterrer nos morts.
Je ne vois pas des affiches dans le métro, mais des fenêtres ouvertes sur un monde souriant et parfait qui n’existe pas, ou qui existe juste le temps d’oublier que c’est le métro ici, de rêver pour oublier la force vitale qui nous est petit à petit enlevée. Je me souviens très bien du jour où j’ai décidé de quitter mon job, de rester en bas pour continuer à chercher la Porte. Dans le RER bondé en direction de la Défense, à plus de 50 mètres sous le sol donc – cette profondeur revêt une signification particulière, il y avait un gros chauve juste à côté de moi. Un de ceux qui ont de l’importance, du moins qui croient qu’ils en ont. Il puait un parfum cher, un badge d’or massif brillait sur le revers de son veston et il faisait un bruit avec la bouche, un son humide de succion, comme s’il mâchouillait ses crachats. Quand je me suis retourné pour l’observer, il m’a souri. Sa bouche était pleine de salive, on aurait dit un gros poisson sur le point d’éclater. En fait j’avais eu envie de le tuer. De le jeter contre les murs du tunnel, d’y presser son crâne que le mouvement de la rame aurait poncé sur la pierre, de l’exécuter en l’honneur du métro. Cette violence ne m’a plus jamais quitté. Quelques semaines plus tard, une violoniste jouait sur le quai de Censier-Daubenton. J’étais de l’autre côté, nous avons laissé passé les rames entre nous, pendant plusieurs heures, jusqu’à la fermeture. Il ne restait plus que nous et l’écho sinistre de son instrument glissait sur les parois, remontait entre mes jambes, faisait vibrer mon squelette à la limite de la rupture. J’étais proche. Et puis j’ai vu. Son archet. Depuis le début de ce face à face au-dessus des rails son archet m’indiquait une direction. Entre le tunnel direction Villejuif et les escaliers de sortie, un corridor. On ne les remarque pas ces corridors. En fait si on est assez attentif on peut les voir depuis l’intérieur des rames juste avant que celles-ci ne s’engouffrent dans un tunnel, une fraction de seconde on peut apercevoir ces corridors vides. Qui mènent ailleurs. Mais ce soir-là j’ai pu le voir, il me fut donné l’occasion d’aller plus loin, mon corridor. Immédiatement la violoniste s’est arrêtée de jouer, elle a longé la voie et a disparu en silence. J’ai repensé au gros porc et à sa bouche humide déglutissant d’épais crachats, j’ai repensé au reflet de la foule dans les vitres teintées du RER. J’ai éclaté de rire, des vitres teintées pour voyager sous le sol ? Pourquoi ? Pour nous empêcher de voir plus loin que nos propres vies, pour nous arrêter à notre image glissant vers une destination. Mon rire dans la station déserte eut quelque chose de… puissant. De révélateur. J’avais trouvé, j’étais un pas de plus vers ma liberté. Je me suis levé, j’ai marché. Le corridor, mon corridor, bourdonnait, une caméra de surveillance m’y attendait et j’ai compris qu’ici m’attendait aussi mon véritable combat. Et j’y ai pénétré, une petite diode rouge a clignoté sur la caméra, et je n’ai jamais rebroussé chemin. Au bout du corridor, j’ai sorti les clés qui m’avaient été offertes par l’homme-affiche. Sur la porte rouillée avait été inscrit à la main « Entrée Interdite » . J’ai souri. Bien sûr. Interdit : tout sera interdit désormais. Je me suis enfoncé dans la nuit.
J’ai longtemps cru que je restais en dessous afin de découvrir la source vitale de mon existence. Mais c’est faux, je suis resté en bas pour pouvoir en ressortir ce que je ne voyais pas en haut. Il n’y a pas de source ici, il y a juste la contemplation de ce que je suis. Et pour cela, je le sais maintenant que j’y vis, il n’y a pas d’origine, il n’y a pas de but. Je suis une longue noyade en flamme et j’éclaire le néant. »

J’ai l’air heureux. Sur mon visage le bonheur se lit comme un métro bondé à heure de pointe où les gens s’effacent, les lumières de la rame s’éteignent en s’enfonçant dans un tunnel, j’ai l’air heureux sous des mètres cubes de béton et de câbles, tétant le regard de la caméra. J’éteins.


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26 juillet 2006

 
La deuxième couche nous mène juste au-dessus des tunnels. A vingt mètres sous le sol environ, selon la géologie locale. La température y est fixe, été comme hiver. Les premières affiches nous divertissent, été comme hiver. C’est le lieu du choix. Il faut choisir sa destination sur des panneaux. On se rend compte que le temps presse, qu’il faut aller d’un point à un autre le plus rapidement possible. On est là pour ça, pour se déplacer. Cette étape paraît anodine, pourtant elle est cruciale puisque c’est à ce moment qu’on est embarqués dans le temps. Or qui dit temps dit aussi oubli. On oublie tout, sauf notre destination. Il s’agit d’un leurre assez subtil qui a été utilisé. On cherche à canaliser des flux d’énergie qui ne doivent pas se rendre compte de l’utilisation qu’on fait d’elles. L’analogie de l’âne et de la carotte est ici la bienvenue. Les troupeaux avancent un peu comme dans ces défilés de taureaux en Camargue, furieux, excités, il y a toute cette force qui gronde en eux dans les ruelles et c’est fascinant. Mais on oublie le plus important : la maîtrise de cette force.
La deuxième couche est un début de contrôle, une canalisation étiquetée de la force des gens. On comprendra alors pourquoi souvent on sort fatigués d’un passage dans le métro. Parce qu’à chaque fois, on y a perdu quelque chose.
La troisième couche, la dernière des couches visibles pour ceux qui voient bien sûr, est celle du mouvement et, paradoxalement, celle de l’attente. En ce sens c’est une couche absolue, car elle fait de nous des particules. Tout à la fois ici et ailleurs. Je me posais souvent la question, au temps où j’étais encore en mouvement, de savoir pourquoi certaines personnes, alors que les métros se succèdent, restent assises sur leur siège, en-dehors des clochards bien sûr. Des publicités, du carrelage, des néons, des déchets poussés par les rames et les gens qui passent, le tout divinement ponctué par les alertes des fermetures de porte. C’est fascinant. Rien de tel que de se sentir paralysé devant cette valse infâme. D’être cette particule ayant décidé de voir le mouvement global, et dans la mesure du possible, de sentir à quel point l’enchaînement énergétique a été conçu avec audace. Mais la troisième couche, on ne se l’approprie pas comme ça. Par exemple cette femme sans billet qui a essayé de passé une de ces barrières pneumatiques qui remplacent les tourniquets. Elle avait une petite fille pendue dans un châle sur son dos. Les volets se sont refermés sur la fille au moment où elle passait. Juste sur le crâne. On ne sait pas pourquoi ces choses pincent si fort. On ne le remarque pas mais souvent ces volets pneumatiques sont installés au niveau de la troisième couche. On croit qu’ils marquent une entrée alors qu’ils marquent la dernière possibilité d’une issue. Or l’énergie d’une petite fille endormie est inutilisable. Au niveau de la troisième couche, il faut déjà savoir interpréter le hasard. Rester longtemps immobile à l’abri des caméras intelligentes se focalisant sur l’immobilité, pour comprendre sur quelles fondations affolantes toute une ville peut être construite. »

Mon regard se détourne. J’entends quelque chose que le micro de la caméra ne perçoit pas. Je peste vaguement : «  Temps d’y aller. » La télécommande brandie me fait sombrer dans le néant.


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25 juillet 2006

« On ne se rend pas compte à quelle profondeur on descend. Ça se passe par paliers. Il y a d’abord les moulures métalliques et fleuries de l’entrée, jaillies des nostalgies végétales d’un Hector Guimard il y a un siècle, pour ceux qui ont la chance de voir ces nostalgies préparant mal à l’ère du sous-sol. Ensuite, c’est la couche du passage et là quelques escaliers suffisent, généralement dix mètres sous terre. Ironie du sort, parfois il faut grimper pour mieux s’enfoncer, le métro aérien, une utopie américaine que les Parisiens avaient sagement refusée, tout droit importée de Brooklyn par les paysagistes urbains, façon Barbès ou Quai de la Gare. Je disais que la première couche où on s’enfonce est celle du passage, celle du test. Celle du ticket. Avez-vous droit au train fantôme ? A la naissance du métro parisien, on parlait du « nécropolitain » et de ses catacombes forcées pour les pauvres gens, ces taupes. Le « nécropolitain » fut pourtant le grand Å“uvre de la ville de Paris et les gens devinrent avec les années des taupes sans même s’en rendre compte, ce qui est le propre d’une taupe. Il semble naturel, n’est-ce pas ?, qu’on se fuit dans le sous-sol, on s’y cache parce que c’est la terre qui tombe sur le cercueil et c’est un bruit paisible, aussi doux qu’une rame vide qui passe lentement, sans s’arrêter, et s’évanouit dans un tunnel avec ses lumières inutiles. Comme dans beaucoup d’endroits cachés, c’est là qu’on y trouve la vie. Ce qui s’est passé, ce qui est révolu, oublié, interdit, un peu comme les archéologues cherchant dans les couches pour comprendre les civilisations mortes, ou ceux qui déterrent ces monstres, ces dinosaures. Plus on entre, plus on revient sur soi-même, et de mettre son ticket dans la machine, dans l’engrenage, c’est un peu comme d’accepter de ne s’engouffrer nulle part. Mais nous ne sommes qu’à dix mètres sous le sol vous vous rappelez ? On remarquera à ce stade que les tourniquets ne tournent que dans un sens, il est donc impossible de revenir directement en arrière. A priori c’est pour une raison purement pratique, pour diriger le flux des passagers, c’est comme les néons, on pourrait aussi croire qu’ils sont là pour une raison purement pratique, en cas de panne du métro au milieu d’un tunnel, pour diriger le flux des passagers vers les sorties de secours, mais ce n’est pas le cas. Ils sont là pour nous éblouir un peu, pour qu’on ne voie pas les différents signes – je préfèrerais parler de sceaux – marquant les murs et les portes sur les flans des tunnels. Quant aux tourniquets, ils sont là pour compter, pour mathématiser le flux et le comportement des taupes, afin d’effectuer ces fameux travaux qui de temps en temps plongent dans le néant une station entière, soi-disant « pour améliorer votre confort. » Ce qui n’est pas tout à fait faux puisqu’il s’agit de mieux canaliser les énergies des passants afin qu’ils ne voient plus ce qui se déroule dans leur dos. L’homme-affiche était proche de la vérité.


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24 juillet 2006

Il n’y a rien à éclairer dans un tunnel de métro, alors pourquoi en avoir posé tous les vingt mètres ? Ces traces fulgurantes dans la nuit servent-elles uniquement à marquer la présence de l’homme au cÅ“ur du silence et du vide ?
Un poseur d’affiches que j’ai rencontré une nuit, durant ma recherche erratique de la porte, m’a proposé l’explication suivante : les néons sont là parce qu’il existe des phénomènes secrets. Les néons sont là pour être vus, et pour qu’on ne voie pas ce qu’ils cachent. C’était un homme-affiche, sur ses habits dansait le charivari de tous les logos du monde. La colle moulait son T-shirt contre un ventre rond où les Heineken s’entassaient. Il m’aimait bien, le « taré au costard et à la mallette », il a osé me montrer son tatouage au bas du dos. C’était un crocodile Lacoste avec le logo de Nike inversé et enfoncé dans la gueule : il voulait avouer quelque chose de sombre, improbable bulle de BD. Je ne me rappelle plus de son nom, c’est sans importance maintenant, c’est l’homme-affiche. Il prolongeait souvent sa théorie des néons par sa théorie des caméras. Il prétendait avoir trouvé des caméras infrarouges, high-tech, dans des corridors où personne ne passe jamais. Je ne l’avais pas cru sur le moment, jusqu’à ce que plus tard je les voie de mes propres yeux. Sa théorie des caméras tient en une phrase à vrai dire : ils nous voient et nous surveillent. Qui ça « Ils » ? Ça n’a pas vraiment d’importance. C’est le côté rassuré qui m’épatait chez l’homme-affiche. Il était rassuré d’être observé en secret, un peu comme une publicité mouvante, un type effaré par l’anonymat de la foule regardant ses gestes et le résultat immense et coloré en découlant pour une semaine. Elles étaient ses pubs. Et les caméras, elles étaient aussi là pour lui.
Je l’ai vu mourir par l’œil d’une d’entre elles, suriné près d’une rame vide par des types qui n’avaient rien d’autre à faire, alors que l’épouvantable bourdonnement annonçait la fermeture des portes. Il avait néanmoins eu le temps de me donner un trousseau de clés très intéressant. »

Je fixe la caméra. Mon regard vogue de gauche à droite. On dirait que je n’aimerais plus être là mais me retiens de partir, ou de pleurer. On me sent attaché au béton qui m’entoure mais en même temps, effrayé. Un grondement diffus annonce sans doute le passage d’un métro quelque part, au loin, en-dessus, vers l’air. L’image tremble un peu. La caméra sait qu’elle ne devrait pas être là , elle en tremble, fixant son regard sur moi, un peu perdu au bord d’une chaise récupérée dans les débris. D’un geste las je tends la télécommande et tout s’éteint.


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23 juillet 2006

« J’aurais voulu avoir une vie spéciale. Arnaqueur de luxe, cambrioleur, espion, plombier, cuisinier, tueur à gages, fermier… C’est juste que j’aurais voulu une autre vie. Une de celles qui signifient quelque chose, quand tu réponds, on comprend tout de suite, mais moi quand je répondais « trader », on hochait de la tête sans savoir si on avait à faire à un revendeur de cocaïne ou à un siphonné de la Bourse. En vérité, c’était un peu quelque chose à mi-chemin. Mais j’étais intégré socialement, puisqu’à la Défense j’étais entouré de types comme moi. On appelle ça une société de services.
Associé à une certaine propension à la solitude, il est logique de prétendre, dans cette optique, que les aller-retour dans le métro étaient devenus « mon lieu d’expression sociale », comme on dit. Les escaliers mécaniques, les quais, les pubs géantes, les longs corridors de néons, les enchevêtrements de tubes, de câbles, de gaines surplombant les bruissements silencieux de la foule entrecoupée par le ronronnement scandé des tapis roulants, j’ai mis longtemps pour y être à l’aise. Chose normale : quand on débarque dans un bar de quartier, on n’est pas tout de suite le bienvenu. J’ai mis du temps pour être respecté par les corridors, par le Labyrinthe.
La première chose qui m’a touché en Lui, c’est son climat. Frais en été, chaud en hiver, venteux aux sorties, tiède et humide près des bouches des tunnels. Et plus tard, quand j’ai appris à connaître ses recoins secrets, je l’ai vu rempli d’eau azure, glaciale, limpide comme une grotte ouverte sous les étoiles, j’ai vu des néons briller pour personne, se perdre dans des trous sans fond, j’ai entendu la jungle des animaux qui y chuintent dans la nuit éternelle, j’ai senti des vents virer du froid au tiède à mesure que le métro approche, poussant devant lui des masses climatiques gratuites. Les hommes, les parisiens en particulier, et plus spécialement ceux qui travaillent à la Défense, sont insatisfaits du climat qui les entoure, soit trop chaud, soit trop froid. Durant leurs pendulaires passages ils remplissent des heures de leurs vies de fourmis à parler du temps, pourtant le métro est une latitude à lui tout seul, un tropique gratuit, à portée de tous, tout le temps. Mais les gens le fuient à cause de la mauvaise réputation que lui ont donné les clochards. Ils se sont en partie appropriés l’univers d’en bas, pas pour ses charmes, juste par besoin. Il faut leur pardonner, car pour beaucoup, le métro, c’est aussi leur cimetière.
Je déteste l’éloquence. C’est la deuxième cause de ma progressive admiration pour le métro. Tous les jours j’entendais des gens qui voulaient être éloquents. Des « traders » éloquents, il n’y a rien de plus triste. J’avais l’impression, mais peut-être est-ce vrai, que la France entière ne cherche qu’une seule chose en cachette : être éloquente. Alors que dans le métro, la France, elle se tait. On admire son propre silence et on s’effraie de celui des autres. On observe ses pieds ou, si on ose, son propre reflet et le reflet des autres sur le fond stroboscopique des néons défilant dans le tunnel. On peut aussi faire semblant de dormir, c’est le plus simple. L’un dans l’autre il y a un silence respectable, un silence de… mort. Calme profond de mon ombre parmi les autres ombres qui m’a mené tout droit à la question suivante : pourquoi des néons ?


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22 juillet 2006

« L’existence du gouffre au creux même du quotidien m’est apparue évidente en voyant ce type à quelques têtes de moi, coincé dans la foule transpirante d’un milieu d’été, dans une rame du métro parisien, il gémissait. Le métro était à l’arrêt au milieu du tunnel depuis quelques minutes. Les gens commençaient à maugréer. Ce genre de situation terrible où on est obligé de respirer l’aisselle de l’autre. Le type a gémi, puis il s’est mis à marmonner, puis il s’est mis à hurler. Je crois qu’il voulait sortir du wagon. Un type en cravate à ses côtés l’enjoignait à se calmer, mais en fin de compte il hurlait presque autant. Les autres restaient parfaitement immobiles. Alors le gars a bousculé les gens jusqu’aux portes et a tiré la poignée de secours. Ça a fait un « pshhhht » de décompression et les portes se sont entrouvertes. Il a mis toute sa force pour les écarter et là une dame a voulu le retenir, mais il l’a poussée violemment en arrière contre moi et s’est jeté dans le tunnel. A ce moment, le Châtelet – Défense est passé en trombes dans l’autre sens et il y a eu ce bruit de pastèque éclatée qui a fait sursauter tout le wagon. Les portes se sont refermées, et le Défense – Châtelet est reparti. Sous les néons, les gens dans les vitres avaient l’air un peu plus pâles. Personne n’a rien dit, quelqu’un que je ne voyais pas s’est mis à pleurer. En sortant au Châtelet, j’ai vu la dame vomir dans une poubelle.
En ce qui me concerne, je l’ai pris comme une révélation. Il fallait que je trouve ma porte. Je me suis mis à chercher dans le métro.
Il y a une théorie tenue par un type qui déambule tout le temps dans une partie du métro, sous Montparnasse, comme quoi il s’agirait ni plus ni moins du mythique Labyrinthe des Fantômes dont tous les Romantiques, après les Grecs, ont rêvé. On ne s’y perd pas, on s’y retrouve, pour notre perte. Depuis que je cherche, le plus grand événement, c’est le calme dans lequel je vis. Les souterrains sont calmes. »

Je me lève, hilare, derrière moi la surface crue d’un mur en béton. J’attrape quelque chose parterre et me dirige vers une porte de métal gris sur laquelle on peut lire «  SANS ISSUE. » J’ouvre la porte, me faufile, et avant de disparaître, appuie sur la télécommande. La caméra s’éteint. Tout s’éteint.


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21 juillet 2006

 

 

 

 

 

 

 

Deuxième partie

"Quand elle dort"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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20 juillet 2006

Déclic, accélération latérale, déclic, secousses comme dans un wagon marchandise, grincements, montée écrasante. J’ai déménagé sur le secteur ETC, un espace « littéraire ». Une bleue m’a tout de suite souhaité la bienvenue sans faire de commentaire particulier sur ma fiche. Plus d’alcôve ni de citoyens à moitié nus, mais la succession ininterrompue des rayonnages d’une bibliothèque, des allées se perdant au loin sous la lumière discrète de lustres descendant d’un plafond plongé dans l’obscurité, trop haut ou inexistant. Le sol en bois sombre craque par endroits. Un citoyen croise mon allée, plongé dans sa lecture.
« 55412 est demandé à l’Ecritoire, 55412 ! »
« Salut ! »
Un barbu plus petit que moi, souriant, style italien jovial.
« Tu viens d’arriver sur le secteur toi, tu m’as l’air un peu perdue, non ? »
« Ouais et j’en ai rien à foutre vois-tu. »
« Tu ne pense pas être au bon endroit ? »
« Je ne sais pas et toi ? »
« Je n’y pense pas trop. »
« Et bien moi j’y pense vois-tu… Je pense à celles qui s’amusent à la surface, celles qui tout à coup dans leur vie font plein de rencontres, explosent de joie, sautillent comme des sauterelles d’un petit bonheur de merde à l’autre, et elles se pâment de vivre soudainement si épanouies, d’adoooorer tout ce qui les entoure en respirant la fraîcheur nocturne d’un été, et puis tout lui est permis à celle-là car elle peut vagabonder d’une illusion à l’autre en étant convaincue que la prochaine sera meilleure que la précédente, elle suce le gland exceptionnel de l’incongru, et elle aime ça, et elle en redemande, parce que ça fait du bien de se sentir un peu libre, tu sais de cette liberté qui fait aimer les stations essence sur l’autoroute parce qu’elles sont des promesses d’avenir, de cette idée ridicule de croire que l’idée suivante te portera encore plus haut, et puis tu te sentiras aimée et heureuse, même si c’est faux peu importe tu le sentiras comme cela, tu auras plein de gens autour de toi pour chercher ce bonheur que tu étales grassement parce que les croissants sont meilleurs après une bonne baise qu’après une baise tout court. »
« T’as pris un truc ? »
« Et puis il y a le pâté de foie gras que tu peux étirer langoureusement sur le corps frétillant d’un inconnu qui sur l’échelle de l’évolution a la valeur d’une demi baguette, mais peu importe parce que tes désirs il faut bien les mettre quelque part et que vois-tu les fêtes populaires ça va un moment mais après il faut étaler, étaler la richesse de ton cul pour en faire saliver d’autres qui n’ont pas plus d’espoir que toi, si ce n’est, folle illusion, d’en amadouer pour qu’elles fondent devant le pâté de gras, le mélangent à la sauce de l’illusion d’être aimée. Et plus tard quand t’es bien sûre que tout va bien et que tu penses, dans un geste de défi à l’humanité, à procréer, alors que la bave coule sur l’épaule de ton voisin tellement tu te sens belle, alors à ce moment tu peux te dire « j’ai de la chance », parce qu’il y a un gland le long du quai qui t’a promis de pointer entre tes jambes. »
« Viens on va au Scanner prendre un verre. »
« Non mais dis-moi pas que tu n’en a pas déjà rencontré, des poufiasses heureuses ? Celles qui s’en vont avec le sourire retrouvé si facilement pendant que toi tu essaies juste de soulever ton combiné ? Mais tu sais bien, celles qui font semblant d’aimer avec leurs grands yeux qui te regardent, tellement perdues que tu te croirais leur sauveur, avant qu’elles ne sautillent d’un autre sourire à l’autre, d’une autre mini-jupe à l’autre, l’air de dire, avec leurs grands yeux : je suis si triste, aimez-moi svp. »
« Non je n’ai jamais croisé de telle salope, désolé. »
« Et bin mon vieux, tu sais pas ce que tu rates… »
« Je rate quoi ? »
« Pas grand-chose. »


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13 juillet 2006

Il me fallait absolument passer du niveau infrarouge à rouge, pour au moins comprendre ce qui m’entourait un peu plus nettement. Couver mes émotions afin d’amadouer ces citoyens Verts responsables de mon accréditation rouge, et acquérir une parcelle de ces droits suggérés par alister. J’ai relu ma fiche et me suis rendu compte que l’envie de révolte suppurait de chaque phrase.
Clic [Editer ma fiche].
Oui je l’ai bien enterré dans notre jardin, et arrêtez svp de me poser trente-six mille fois la même question sinon je vais devoir faire une FAQ juste pour cette question. Je dis des choses qui sont vraies, vous comprenez, mais vous êtes tellement imbibés d’hollywoodienne irréalité que vous pensez tout de suite à une invention.
Non ce n’est pas un scénario de film.
Ce sont des choses qui arrivent.
Je sais, on avoue pas ce genre de chose, mais alors où l’avouer si ce n’est ici ?
Non je ne suis pas une meurtrière, je vous rappelle qu’il s’est tué avant que je l’enterre.
Je suis prête maintenant à l’avouer alors n’allez pas m’harceler parce que je le dis noir sur blanc. Je suis prête dans le sens que ça fait déjà pas mal de temps que j’ai ça sur la conscience et qu’il me manquait uniquement le déclic pour l’écrire sans décodage, or je ne tiens pas de journal, enfin pas un de ces carnets dans lesquels on note les dates et les machins qui nous passent par la tête, alors je le dis ici. Parce qu’il fallait que je le dise.
Et oui son corps est toujours là -bas sous les pétunias et rien que de le dire en pensant aux nouveaux locataires de la maisonnette j’ai envie de dégueuler mais pourtant c’est comme ça, cette histoire est enterrée, mais elle existe toujours. Bon sang les filles vous comprenez pourtant bien ce que je veux dire : une cassure, une rupture qu’il faut ensevelir quelque part, c’est un sentiment naturel. Sauf que moi je l’ai vraiment fait comme cela parce que sur le moment je ne voyais connement pas d’autre solution.
Clic sur « Sauvegarder ».
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