Mais non il y a les moments pénibles et les minuscules haines du quotidien, du coup n’importe quel écart est permis, comme d’aller s’enivrer avec sa meilleure amie, qui elle aussi par hasard est sous le coup de liberté d’une minuscule haine envers son copain, et là , dans cet écart si mince de la raison, tout est possible. Un mauvais film d’extase libertine sur lequel on crache si volontiers, « parce que moi n’est-ce pas je suis plus fort que l’infidélité ». J’ai compris dans un éclat d’œil avant de finir son verre qu’elle avait accepté cet écart si mince de la raison et qu’elle était prête tout comme moi à laisser l’impossible fendre la réalité.
« Tu penses à quoi ? », me nargua-t-elle.
Je pensais à Igor et aux glouglous sanguins de son cœur répandu sur les dalles de métal poli. Son sang rejoignait les ruisseaux entre les dalles. Il râlait parce qu’il n’était pas supposé m’offrir la vision de sa disparition. J’ai vécu son échec comme une libération impromptue. Avec l’océan derrière elle, Nour insista :
« Dis-moi à quoi tu penses… »
Son copain n’aurait pas apprécié l’espièglerie de son regard, la coquinerie de sa main posée en travers de la table sur mon bras dans une feinte amitié, mais la raison était fendue et son copain nageait au milieu de l’Océan Atlantique pour chasser des crevettes d’eau douce.
« A rien », hypocritisai-je.
Nous étions dans un petit bistrot de Finisterre non loin des vagues. Une musique meringuée dégoulinait des haut-parleurs accrochés aux poteaux de bambou, pour faire vacances. Sans doute avions-nous pris la voiture depuis Compostelle pour filer à l’extrême occidentale de l’Europe, là où les premières vagues s’effondrent sur le vieux continent. Je ne me souvenais pas de ce voyage. Je me souvenais de ma mort sur le balcon de mon appartement, de mon combat dans une pièce blanche et circulaire surplombant Compostelle, de la béate lenteur d’Igor tentant de me transpercer, mais Nour, cette amante imaginaire de nuits passées en compagnie de putes de luxe, Nour l’amie à l’entrejambe inatteignable avait complètement échappé à mon attention. La douceur de sa peau était plus que je ne pouvais supporter. Un sabre m’aurait transpercé le cœur que dans ses bras je me serais senti réconforté. Cette analogie m’insupporta :
« Peut-être que je suis mort et que je revis certains moments agréables de mon existence, comme c’est écrit dans les livres scientifiques. »
« Dans ce cas tu revis ce que tu n’as jamais vécu, car nous ne sommes jamais allés ensemble à Finisterre… »
Non en effet elle avait raison. Lorsque j’ai gagné au Loto, Nour et moi avions voulu venir à Finisterre ensemble pour parler d’avenir mais elle n’avait pas pu, à cause de son copain qu’elle devait chercher à l’aéroport.
Il a bondi sur moi le sabre en avant, je me suis écarté en arrière dans une posture à la souplesse étonnante et la lame a sifflé sous mon menton. Je ne me connaissais pas de tels réflexes. La lame fendit l’air encore une fois à une vitesse ahurissante mais j’ai esquivé de justesse d’un bon en arrière. Je me suis senti vif, puissant, je contrôlais tous les muscles de mon corps d’un simple clin d’œil. A vrai dire, je me sentais enfin vivant. Il n’y avait que le sabre, les mouvements d’Igor, mes mouvements dans le silence blanc de la pièce, et la lame volant autour de moi sans réussir à m’atteindre. J’aurais voulu rendre la pareille mais rien, pas un objet n’aurait pu me servir d’arme. En fait, j’étais là pour jouer la victime, on avait tué mon corps et là on cherchait à se débarrasser du reste. Une certaine vision de l’enfer tel un combat immaculé infiniment rejoué. Mais j’ai décidé que non, qu’enfin je valais plus que la mesquine destinée me collant à la peau.
Lorsque Igor a tenté de me frapper une fois de plus, j’ai prévu son coup qui remontait comme pour m’éventrer de bas en haut, j’ai basculé une fois à gauche puis à droite et je me suis trouvé collé à lui, mes mains bloquant son poignet. C’est qu’il transpirait le bougre sous sa soutane. Ce détail me réconforta. Il vivait donc bel et bien, ce corps au bout de cette lame. Sous la capuche, des yeux totalement pris au dépourvu.
« Mais, comment est-ce possible ? », bégaya-t-il.
« Je ne sais pas, très cher, mais tu es d’une affreuse lenteur. »
Il essaya de se dégager mais plutôt que de le laisser reprendre le bal je me retournai et le fis basculer sur moi en lui tordant le bras. Il était à terre. Je tenais son épée. En définitive, si elle avait mon nom gravé dessus, c’est sans doute parce qu’elle m’appartenait. Igor ne se calma pas pour autant, d’un bond il fut debout et l’instant d’après fila droit sur moi. Trois mètres au plus nous séparaient, mais j’eus encore cette rassurante sensation de lenteur de mon protagoniste. Assez comique en réalité, ce type se déplaçant à une vitesse clairement surhumaine mais en même temps pataugeant sur place. J’eus même le temps de me faire la réflexion qu’il me paraissait si lent parce que j’étais encore plus rapide. Il arriva sur moi à point pour s’empaler sur le sabre dont le déplacement au bout de mon bras fut quasi instantané. Amusant. Un filet de sang sur les dalles de métal poli. Je venais de tuer un homme pour la première fois, juste après ma propre mort. Inquiétant. Igor chercha encore à m’expliquer son désarroi mais au lieu de cela il ne réussit qu’à s’effondrer.
De cette immaculée conception du lieu suintait maintenant le désir de se battre, de vaincre, d’être le meilleur. Je n’avais rien à perdre : j’étais déjà mort. Igor devrait-il me couper la tête ou me transpercer le cœur pour qu’une seconde mort me prenne ? J’étais invincible et Igor le savait.
Igor, je le connaissais depuis tout petit, depuis qu’il avait décidé de devenir mon père spirituel. Jailli de nulle part peu après mon septième anniversaire, cet ado tortueux m’avait donné la main alors que mes parents s’entretuaient dans les papiers du divorce. Il m’avait donné l’envie d’être à part. L’envie de briller sur les autres. Au-dedans, il m’a appris à maîtriser le hasard des autres au détriment du mien. A comprendre leurs conflits et à en tirer parti, à entrevoir les desseins secrets de chaque destinée entassée sur l’inconscient, l’éducation et l’expérience. Education, inconscient, expérience, la somme nerveuse de chacun. Et oui le hasard je l’ai manipulé, jusqu’au jour où j’ai gagné à la loterie. Millionnaire. Comme ça, d’un matin à l’autre. La bonne blague du hasard des chiffres, hasard des chiffres que j’avais voulu. Dès lors, plus trace d’Igor qui allait sur ses trente ans. Il a disparu en me tendant une dernière fois la main au sommet de la Cathédrale de Compostelle harnachée d’échafaudages ambitieux, une nuit d’hiver. Il m’avait dit : tu as acquis l’irréalité, maintenant applique-toi à reconstruire. Et sans comprendre j’avais ri haut et fort, et ensemble on a bien bu, au sommet de Compostelle. On riait même des étoiles, mais Igor lui seul connaissait leur sort.
Il a levé son sabre dans ma direction et la lame a brillé comme un clin d’œil sur mon nom incrusté. J’ai décidé de ne rien rétorquer. Toute cette blancheur ne méritait pas tant de manières. J’eus l’éclair qu’elle méritait du sang. Parfois, le sang rassemble les forces, me disait Igor. Mais en face de moi, sa capuche rabattue comme dans un remake de Bergman, Igor ne voulait rien m’apprendre. Plutôt, m’effacer.
[Remarques]
Le processus narratif du chapitre 1 est trop axé sur la description de personnages auxquels il semble difficile de s’attacher. L’usage de l’imparfait rend la lecture fastidieuse et, même si certains personnages prennent corps, cette incarnation va contre la patience du lecteur parce qu’aucune action précise ne vient détourer les personnages, mis à part peut-être Igor dans sa cellule et le narrateur.
Le but du premier chapitre était de déclarer la virtualité de l’être en faisant glisser la narration à la première personne d’un narrateur à l’autre, un peu à la manière des romans à tiroirs. Le narrateur raconte, puis ce n’est plus lui qui raconte mais Igor, puis Igor joue à être Masha par tchat et le glissement se poursuit lorsqu’Igor devient Nour, et Nour à son tour serait devenue Barry, le logisticien jet-setique de l’humanitaire.
Ceci déclare plusieurs niveaux de virtualité. L’homme devenant femme. La haine devenant amour. Le Je devenant un autre.
Le but du premier chapitre était que ce glissement, trop procédurier en l’état, je le répète, par le manque d’action immédiate permettant au lecteur de s’identifier aux personnages, le but était que ce glissement d’un narrateur à l’autre aboutisse finalement au narrateur initial. Le « Je » racontant son arrivée dans la cellule d’Igor et DEVENANT Igor dans une boucle infinie se racontant elle-même. Ainsi, un seul personnage se raconte à lui-même au fil des êtres virtuels qu’il incarne.
C’est la syntaxe utilisée dans le premier chapitre qui m’a fait réfléchir. Elle est trop passive. Pâle imitation, je dois bien l’avouer, d’une récente relecture de certaines nouvelles de Borges, où l’auteur trace les contours de vies entières à l’imparfait.
De plus, le projet m’a semblé trop ambitieux, dans le sens évidemment d’une ambition pas assez maîtrisée.
Ainsi, Igor déclare d’emblée la virtualité de ses histoires, et non seulement celles de ses histoires, mais aussi la virtualité de son interlocuteur, le narrateur initial. Ce dernier se fond dans l’imaginaire d’Igor. Le lecteur est brutalement rabattu à la réalité de la cellule et de la rencontre entre Igor et le narrateur. Le narrateur est capable de prendre sa place au moment où Igor se retire.
Le chapitre 2 commence sur l’existence de ce narrateur, ce « Je » énigmatique. Ce Je qui, avant tout prolégomène, meurt ; car son histoire commence au moment de sa mort et de sa rencontre avec celui qu’il n’aura cesse de chercher, Igor.
De façon plus prosaïque (mais pas forcément plus exacte), on pourrait considérer le premier chapitre comme une tentative d’approche du concept de virtualité dans le tissu narratif. Un peu comme de voir l’ensemble d’une peinture avant de se plonger dans le coup de pinceau.
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[/Remarques]
Le lendemain, je me suis réveillé dans un palace. Bien qu’habitué aux lieux les plus luxueux de ce monde et en particulier de Compostelle, bien que rien ne m’étonnât plus en matière de raffineries ampoulées et de sophistications contemporaines, je ne me rappelle pas avoir contemplé de lieu semblable. Il n’y avait que deux couleurs, du blanc et un gris métallisé patiné par l’âge. J’eus de la peine à me situer par rapport à la vue sur les toits de Compostelle. La pièce circulaire ponctuée de fenêtres d’une hauteur approximative de cinq mètres offrait une vue grandiose sur toute la ville, un panorama découpé par un architecte omnipotent afin de surplomber tous les lieux à la fois. Mais un panorama impossible : un tel lieu n’existait pas à Compostelle, à moins peut-être de flotter au-dessus de la Cathédrale. Le centre de la pièce était marqué par un plateau métallique surgissant à quelques centimètres au-dessus du sol et tournant lentement sur lui-même ; c’était l’unique mouvement perceptible.
Le ciel au-dessus de Compostelle brillait d’un blanc lacté, mais sans éblouir, comme si toute cette blancheur était doublée d’une profondeur obscure et reposante. Les poignées de porte, les gonds, les fioritures tout en angles droits étaient moulés dans un métal brossé par le temps. Le sol était composé de dalles métalliques entre lesquelles le réseau quadrillé des joints, profonds de plusieurs dizaines de centimètres, laissait s’écouler de minces ruisseaux. L’eau y bruissait dans toutes les directions à la fois. A part ce son discret, un silence velouté enrobait l’air, amortissait chacun de mes gestes. J’ai soulevé un couvert disposé sur un chariot à côté du lit à baldaquin d’où flottait une mousseline translucide, une simple fourchette et pourtant elle devait peser plus d’un kilo. Chaque objet était tellement présent qu’il me parût surprenant qu’aucun d’eux ne s’enfonçât à travers le sol pour y laisser une empreinte semblable aux failles quadrillant les dalles en métal.
Ma mémoire se comportait bizarrement. Je me rappelais de la veille – si ce mot avait encore un sens – et de mon anxiété sur le balcon, du sang sur le sol et de l’impossibilité de respirer, de ma chute à côté d’Ella dans le lit, je me rappelais aussi d’une foule de détails de ma vie, mais c’était comme si ceux-ci s’étaient tous déroulés la veille, les uns après les autres dans une immédiateté intemporelle. Entre ces détails, il n’y avait rien, aucun brouhaha d’images et de souvenirs imperceptibles, le vide complet. Je ne pourrais le comparer qu’à une vision en noir et blanc, doublée de cette identique sensation de passé révolu jaillissant de nulle part comme dans un film d’époque.
Inexplicablement attiré, je me suis encore retourné vers le centre de la pièce et j’y ai vu cette fois Igor vêtu d’une soutane grise à la capuche rabattue sur le visage. Il n’était pas content de me trouver ici, compris-je au sabre gravé de mon nom qu’il tenait dans une main.
« Inqualifiable », grommela-t-il.
Je suis mort un soir d’été, alors que mes enfants et ma femme dormaient. Tout le monde dormait. Il devait être autour des 3 heures du matin. Ville spectrale, rues muettes, moustiques grillés contre les lampadaires, immobilité sèche de l’air et j’essayais de distinguer le ciel derrière la vapeur estivale.
Je ne pensais à rien de particulier, vraiment. Un peu anxieux peut-être, à cause d’une vie qui au milieu de la nuit sans sommeil et sans étoiles m’apparaissait sans queue ni tête. J’avais envie de rêver mais aucun rêve un petit peu agréable ne me venait à l’esprit. Rien de spécial, vraiment. Sans doute que des centaines d’autres faisaient pareil dans l’intimité de cette nuit étouffante.
J’ai commencé à ressentir un poids sur la poitrine. D’abord, j’ai cru que c’était le manque d’air ou l’anxiété latente, ou les deux. Je me suis resservi un peu de tisane. Ensuite, j’ai transpiré de grosses gouttes de sueur poisseuse. Je sentais mauvais et mon cœur battait à tout rompre, me rendis-je compte. La nuit était plate, sourde, inerte. J’ai reniflé ma tisane, sans vraiment savoir pourquoi. Cette soudaine oppression me parût tellement disproportionnée – je n’étais pas à ma première insomnie tout de même – que je soupçonnai ma femme de chercher à m’empoisonner.
Ella aurait pu chercher à m’empoisonner. Pour l’argent déjà , et ensuite parce que je n’apportais rien de fondamentalement indispensable dans sa vision de la vie de famille. Je tournoyais autour de ses concepts sur la vie, la famille, la société, le grand carrousel de sa vision du monde, satellite moucheron dont l’unique manne était financière. Un divorce aurait réglé l’affaire mais nous ne divorcions pas, sans raison, du moins sans raison qui me vint à l’esprit en cette nuit finale.
La nuit était décidemment trop vide et trop silencieuse pour justifier de mon état. J’ai essayé de ricaner mais je me suis mis à tousser de plus en plus fort. Du sang. Du sang sur notre balcon, du sang là où ma fille jouait tous les matins d’été depuis la fin de l’école. Une camionnette passa dans la rue adjacente, pétaradant tel un gros rire. J’ai essayé d’aspirer un peu d’air. Qu’un gargouillis. Je me suis levé pour hurler. Qu’un râle. Je n’ai pas eu peur, mais je me sentais tellement impuissant, moqué par le silence moite. La douleur me vrillait la tête. J’ai vacillé vers la chambre à coucher. Ella dormait. Pas de poison ni rien de la sorte, je mourais juste comme ça, sans raison, au milieu d’une nuit anodine. Je m’effondrai dans le lit, à côté d’Ella, comme si je me couchais pour ne pas la déranger, au loin deux filles éclatèrent de rire, et là , à ce moment, je mourus.
As-tu cru tout ce que je t’ai raconté jusqu’à maintenant ? Non. Tu as juste effleuré des existences imparfaites à plus d’un titre. Normal, elles n’existent pas, ces existences. Je les invente. J’ai besoin d’elles, parce qu’elles me donnent de la consistance. Masha, Nour, Barry, toi, vous n’êtes que des artifices pour tromper une forme de solitude fondamentale, une solitude sociale.
Igor ramassa le briquet laissé près du chandelier pour rallumer une cigarette mourante. Dans la pénombre de notre geôle, ce maigre bruissement de gaz eut l’effet d’un explosif.
Tu sens la respiration n’est-ce pas ? J’ai été tous ceux-là et beaucoup d’autres, mais à tes yeux inexistants je ne suis rien de plus qu’une chair rougeoyante au bout d’une clope partant en fumée. A tes yeux je pars en fumée.
Bien que des dizaines d’heures auraient du me préparer à cette rencontre, je n’ai rien trouvé à lui répondre. A bon escient, un moine a rouvert la porte.
« A votre tour d’aller jouer, Igor », dit-il.
« Dites-moi très cher… » Le moine interrompit une expression inexistante sur son visage. « Y’a-t-il quelqu’un d’autre dans cette cellule en ma compagnie ? » Je ne saurais l’affirmer avec certitude tant il faisait sombre, mais je crois que le moine ébaucha un sourire.
« Absolument pas, Monsieur. »
« Bien. »
Igor fixa son attention sur mon visage, mais ce fut comme s’il avait pu voir à travers moi. Il se leva lentement tout en me regardant.
« Bien. Allons imaginer des situations sanglantes pour tous ces joueurs insatiables. »
« Oui Monsieur. Aujourd’hui, il y a exactement 2’539’411 joueurs connectés à votre salle de jeu. »
Igor sortit et dans l’obscurité, je disparus.
Le logisticien se devait de vivre comme une étoile, que dis-je, un soleil, que dis-je, une supernovae. Barry devait briller devant tout le monde, même les termites étaient forcées de reconnaître sa magnificence. Il aurait voulu être acteur, malheureusement :
« Sur scène, je brille trop. »
Il brillait trop et aucun théâtre n’avait voulu de ses prestations hallucinantes. Alors il s’était rabattu sur la logistique, un choix comme un autre :
« Je voulais voyager, propager ma foi aussi. »
Une foi vorace en l’Eglise de Scientologie l’illuminait littéralement au réveil, malgré la chaleur il bondissait hors du lit, malgré la puanteur des latrines accolées au dispensaire, il se préparait un café noir et épais en sifflotant, malgré les rictus tordus des fiévreux et les hurlements infinis d’une femme enceinte à l’utérus envahi par un œdème gigantesque, il passait entre les lits et leur donnait à tous son salut matinal, un petit sourire, un petit geste de complicité :
« Un soutien anodin, mais indispensable, n’est-ce pas ? »
Et puis il s’enfonçait dans ses listes, ses comptabilités et ses téléphones à l’étranger à des gens assis devant des bureaux propres sous une climatisation ronronnante, avec des porte-stylos dorés et des boutonnières estampées CK.
Je le détestais.
Il était beau pourtant, ça je dois bien l’admettre, un genre italien dragueur atténué par de grands yeux bleus dont il abusait, de longues mains et de jolies fesses bien dures, mais ces attributs virils ne rattrapaient pas la débile superficialité de son sourire. Son élocution claire et chantante, enfin j’avais l’impression qu’il était continuellement sur le point de passer en mode baryton, portait sa voix aussi loin que possible dans la jungle alentour, afin sans doute que d’improbables fauves se taisent au son de cette voix effrayante. Envoyé au milieu de nulle part par une administratrice frustrée mais intelligente, il se voyait néanmoins comme une sorte de Tarzan moderne, j’en suis certaine. Et le dispensaire était son terrain de jeu, et la brousse un défi bienvenu à ses démonstrations de virilité. A sa brillance.
J’avais le sexe et lui n’avait rien d’autre sous la main, du moins rien d’autre sans le sida.
Le couple parfait, la blonde et le beau brun, la doctoresse et Tarzan (à moins que je ne fusse la gorille Kala). Et les mourants, il les voyait comme de petits singes joueurs. Il tentait de les convertir en les persuadant de verser un petit montant à l’Eglise de Scientologie :
« …Qui vous sauvera de vos misères, croyez-moi, en vérité c’est le seul chemin vérit… able. »
On m’avait repris l’espoir depuis que j’étais arrivée ici.
Recoudre une plaie à quinze points devant des gamins malingres sautillant de dégoût, alors que j’exhortais leurs parents apathiques à les éloigner, donner naissance à des enfants dont la mort était assurée faute de nutrition décente, lutter contre l’indifférence et l’ignorance d’un peuple abruti par des années de désespoir, sous une chaleur réduisant l’été sicilien le plus torride à une douce brise printanière, tout cela ne me préparait pas vraiment au cynisme glacial de mes interlocuteurs européens, le soir, quand je pouvais me connecter à Internet grâce à l’unique ordinateur du dispensaire, en guise de pause devant un ventilateur brassant les moustiques plus que l’air.
Nour, nour, nour, mon propre prénom relevait du cauchemar, parce que trop souvent je me réveillais en sursaut au milieu de la nuit en entendant les mourants de la salle d’à -côté le murmurer vainement.
Alors, quand je le voyais affiché sur mon écran par des mâles m’idolâtrant, je mouillais presque de contentement.
Ce transfert du corps détruit, lacéré par les insectes, asséché par la poussière, calcifié par la vision rituelle de plaies purulentes, d’oedèmes boursouflés, d’hémorragies aussi sirupeuses que cette résine suintant d’arbres rabougris, et la brousse morte sous le ciel blanc de chaleur tel l’entrejambe d’une femme rachitique, ce transfert du corps détruit, défait, laissé pour mort sur le bas-côté du chemin de pierres, au corps sexué, jouissif, au corps du désir, de cette plénitude quasi laitière de la femme occidentale brillant au sommet de son magasine, venait de ma connexion à Internet et de mes tchats avec ces hommes oisifs à la recherche d’un ridicule « exotisme ». Je laissais mon corps épuisé s’échapper vers un corps éthéré mais pulpeux, juteux, le corps du désir des autres connectés. J’étais en colère et je voulais humilier leur non-existence indifférente, mais en même temps j’avais besoin d’eux pour supporter mes jours et mes nuits grâce à leur désir. De nuit, être Nour, la Reine sauvage des Occidentaux, le sex-symbol des touristes du Net, et être une blouse grisâtre traînant entre les fièvres et les râles, de jour. Etre un rêve, un espoir même, pour ne pas mourir oubliée.
Une nuit pleine d’un désarroi charbonneux, le nouveau responsable de la logistique – quel mot pompeux pour tant de misères – m’avait aisément prise entre les bancs de classe de l’école plantée un peu par hasard à côté du dispensaire. Il existe un certain nombre de manières d’échapper à l’horreur, à l’épuisement, à l’absurdité d’une situation inhumaine, la mienne fut le sexe. Je ne dis pas « amour » de peur d’avoir l’air ridicule, pour moi l’amour tient du spirituel, mais là -bas rien n’était spirituel, le mot lui-même aurait été grotesque, insultant, sorti d’une bibliothèque vaticane poussiéreuse, rien n’était spirituel, tout était vivant ou mort.
J’ai vécu des heures de drague flattant mon ego. Les stratagèmes laborieux dont abusaient les mâles roucoulant ressemblaient à la mélopée d’un carrousel dont j’aurais été le centre.
Le plus souvent, Nour était un jeune médecin travaillant sur une île lointaine pour une association humanitaire. La peau matte sous la blouse blanche excitait la verbeuse attention des hommes de façon quasi éjaculatoire. Il suffisait que je dise « je suis en sueur » pour que jaillissent une succession de râles tantôt cyniques, tantôt suggestifs. Je m’amusais bien. Car je ne cherchais pas les discussions abstraites, les abrégés philosophiques desquels mes attributs féminins n’auraient tiré aucun avantage. Si je le faisais, c’était uniquement dans un souci d’intégration presque condescendant, avant d’attaquer, au milieu d’une pause, d’un subtile « vous les hommes vous parlez trop… qu’avez-vous à cacher ? » J’étais hybride, je connaissais les faiblesses de l’ego du mâle et avec le temps j’ai appris les avantages de la sensualité féminine. Fils d’Hermès et d’Aphrodite, je me tenais entre les deux hémisphères et titillais leur hypophyse, ce gland au milieu du cerveau des hommes.
Le choix d’être une doctoresse travaillant sur une île n’était pas anodin. Il me fallait absolument éviter la possibilité d’une rencontre qui aurait, comment dire, quelque peu déçu mon interlocuteur. De plus, malgré l’acuité de ses réflexions, malgré son métier et la constance avec laquelle elle apparaissait dans un salon de discussion durant quelques semaines, Nour était frivole. Nour ne s’installait que le temps d’allaiter un maximum de fantasmes, avant de disparaître. Parfois, elle était certes forcée de s’évaporer plus vite que prévu, lorsque par exemple un autre docteur ou une infirmière jalouse de sa notoriété se trouvaient dans l’assistance en lui demandant si elle ne rencontrait pas trop fréquemment des cas de méningites à éosinophiles… Mais dans l’ensemble ce n’était pas pour revendiquer son métier de médecin aux antipodes qu’elle tchatait, elle venait sur Internet pour l’oublier. Vouloir oublier ce travail à l’horreur quotidienne paraissait plus qu’humain : cela paraissait féminin. Avec une touche de modernité suffisante pour être totalement ravageuse chez ces internautes occidentaux engoncés dans leurs froides richesses de métal et de béton citadins.
J’étais la femme palpitante, suante, et pourtant toujours drôle et virevoltante, à l’autre bout du monde. La sainte, l’immaculée, et la sauvage, l’indomptable amazone tout à la fois. L’imagination débordante des hommes, geignant de ne voir que mes mots fuselés, n’avait plus qu’à me déposer tendrement sur une plage azurée pour fondre comme un escargot dans un jus de citron.
Dans l’univers imaginaire du tchateur, je les tuais tous en disparaissant d’un jour à l’autre, c’était ma vengeance : je donnais de l’espoir et le reprenais, comme on me l’avait repris. Ecran noir.
Je m’appelais Nour. J’avais longtemps hésité entre Nour et Noura, mais l’androgynie du premier servait mieux mes desseins, aussi absconses que ceux-ci me parussent de prime abord. Rentrer dans un salon de discussion avec un surnom tel que Nour me donnait l’avantage d’une ambiguïté immédiate dont je me délectais le temps de devenir une femme plus complète. Cela adoucissait cette étrange mutation qui consistait à écrire et réagir « comme une femme », avec mes gros doigts boudinés d’homme vengeur. J’étais malheureux de ne pas exister, sexuellement parlant, cependant il était amusant de remarquer que cette attitude de victime seyait à mon travestissement. Je ne m’étais pas vraiment posé la question de l’écriture féminine ni de l’attitude féminine à adopter afin d’être plausible en tant que femme dans un salon de discussion. En définitive on ne voyait de moi qu’un surnom, et comment faire que ce surnom fût naturellement senti par les autres comme étant celui d’une femme ? Quel subtil alignement de mots faisait que soudain on était une ado timide marseillaise ou une riche retraitée haïtienne ou une allumeuse au chômage ou une marocaine féministe ou une linguiste exilée à Los Angeles ? Je me réfugiais derrière une neutralité quasi journalistique du langage et des phrases courtes nourrissant, du moins le croyais-je, cette aura de mystère dont je souhaitais envelopper mon caractère féminin. Et puis l’image de Masha était omniprésente, je projetais son visage, ses mains, son sourire, ses yeux plissés, toutes les courbes jamais respirées de son corps, dans chacun de mes mots. Ainsi, Nour est née de la frustration, de la vengeance, mais aussi d’une admiration éperdue que j’étais peut-être seul à considérer comme de l’amour. Grâce à ma fascination pour les femmes, je réussis à incarner Nour, mais je ne saurais expliquer autrement, techniquement, pourquoi mes mots étaient tout de suite assimilés à ceux d’une femme. Je ne crois pas à vrai dire qu’il y ait d’explication : bien que les hommes fussent en général plus bavards, le tchat restait un bel exemple appliqué de l’égalité des sexes.
Bien sûr, la question se posait toujours à un moment ou un autre de la discussion, « au fait Nour, t’es bien une femme ? », ou des variantes plus ou moins polies ou vulgaires ; l’ambivalence de mon surnom était une forme d’honnêteté qui m’aurait permis de m’avouer homme au dernier moment. Mais je m’avouais toujours femme, d’ailleurs cette question allait toujours dans ce sens, dans le sens d’une féminité présumée. Une invitation à être Nour, femme mystérieuse, coquine, intelligente, une Masha dont je pétrissais le corps en pianotant sur mon clavier.
Elle fondait sous la langue comme un dessert velouté et moi je pensais qu’elle m’était acquise, que nous nous lancerions ensemble dans d’intrépides voyages, nous parcourrions le monde à la recherche du plus exotique des bonheurs ; j’avais 22 ans et je rêvais comme une gamine de 15 ans. C’est normal, jamais aucune femme n’avait daigné m’offrir ne serait-ce qu’un sourire, sauf peut-être ma mère dans un moment de relâchement entre deux mecs. Mais j’occultais un petit problème : notre relation existait presque seulement par le tchat. Quand on se voyait au boulot, on ne se disait plus grand-chose, parce que tout avait déjà été dit la veille par le Web. Tout et même trop. Nous étions complices et en même temps nous travaillions ensemble, c’était gênant. On se connaissait totalement et en même temps, on s’effleurait à peine du regard. Mes bourrelets de graisse pesaient lourds dans cette balance quotidienne, comme par miracle ils disparaissaient le soir venu quand je la voyais arriver dans ma fenêtre de tchat. J’étais un autre homme, sans plus d’existence physique, il n’y avait que mes mots et je me berçais dans l’illusion qu’ils résumaient la quintessence de mon être, que Masha voyait en eux qui j’étais vraiment et non l’hippopotame bourru de ses journées de travail. Mais je me trompais. J’étais aussi le lourdingue technomaniaque nourri aux pizzas et respirant non-stop un air parfaitement artificiel. Je maintenais une illusion d’amour tout aussi artificielle ; techno-romantique post-révolution informatique, ça ne m’a jamais fait rire.
Je peux dire pourtant que Masha a essayé d’être aussi douce et aussi neutre que possible pour me le faire comprendre. Elle avait même essayé de m’introduire dans sa nouvelle relation en l’invitant dans notre tchat room privée. Un soir, j’ai vu ce surnom bizarre débarquer au milieu d’une discussion un peu nerveuse : phoenix. Elle avait finalement trouvé son phoenix. Quand je l’ai vu engager la discussion avec moi, assez jovial je dois avouer, j’ai immédiatement déconnecté. Quelques jours plus tard, je l’ai même vu s’incarner sous la forme d’un costard cravate à côté d’une Mini design stationnée à l’entrée, de l’autre côté de la rue. Ce geste qu’elle fit en passant le bras autour de son cou et pliant légèrement la jambe, ce maudit geste me vit vaciller entre les serveurs. On ne se débarrasse pas si aisément du poids du corps. Ce soir-là , j’ai vraiment bien mangé et le lendemain la femme de ménage a du essuyer pas mal de dégueulis en me vouant aux enfers.
Je ne suis plus retourné dans notre salon de discussion privé, mais je l’ai laissée entrer et m’amener encore son croissant du matin. Les rares fois où je croisais son regard plissé et son sourire en coin j’avais l’impression que tout ce qu’elle cherchait à faire était m’engraisser. Après un temps, je ne l’ai plus laissée entrer, je faisais un vague signe de la main disant que j’étais trop occupé. Masha a bien compris, avec les semaines elle tapotait toujours sur la vitre blindée en passant, sa manière à elle de me lancer une petite pensée distraite, et en face des clients elle restait toujours aussi professionnelle et polie, me permettant de vaquer à mes rêveries. Et c’est vrai qu’à cette époque je rêvassais beaucoup, je devenais très occupé. J’étais occupé à la réinventer.