J’ai été forcé par l’Administration cantonale des impôts à me rendre à la Poste : un détour insupportable sur mon chemin habituel vers la gare. Derrière la guichetière hypermaquillée et flasque comme un veau qui me toisait depuis l’abri de sa vitre blindée, j’ai remarqué une jeune femme longiligne et malingre. Elle était tournée vers une immense pile de cartons et je n’ai pas compris tout de suite ce qu’elle faisait. J’ai d’abord cru qu’elle pleurait parce que ses épaules tressautaient. J’en ai presque oublié l’avis de saisie que la grosse m’a tendu en ricanant. Toute maigrichonne perdue parmi ces immenses cartons, ces montagnes de travail, ces mollets si pâles et si fins sous une robe grise et rêche pendant lourdement comme ces habits qu’on récupère dans les remises, et cette chemise d’un violet étonnant, bouffante vers le bas et serrée sur la nuque ployée, un cou à tenir dans une main d’homme, surplombé d’un chignon maladroit tout droit sorti d’un secrétariat de commis dans un film américain des années trentes. C’est l’étrange palpitation saccadée de son dos qui m’a fait penser à un vieux film, et la montagne des paquets et la poussière et cette lumière matinale qui descendait de nulle part dans le fond des stocks. Quelqu’un l’a appelée et cette secousse a immédiatement cessé, elle s’est un peu tournée. Son visage doux, lumineux, empêché par d’immenses lunettes, la vingtaine. Dans une main elle tenait un vieux tampon encreur, encore en bois, elle a souri à ce qu’avait hurlé la voix jaillie du fond des stocks: "PLUS VITE!". Puis son visage s’est fermé, durci comme un colonel en 14, d’une seconde à l’autre elle ne fut plus ce profil capable d’exprimer le rêve, une autre vie qui poinçonne des lilas et fait des films des années trentes et conduit des décapotables et virvolte entre les jours, jonglant avec les talents, capable de tout en fait, littéralement de cueillir le monde entre ses doigts, elle redevint une jeune apprentie déjà trop aigrie et ses épaules se sont remises à tressauter à toute vitesse. En fait elle tamponnait des enveloppes. En sortant sous la pluie vexante de ce mois de juillet, je n’ai pas compris pourquoi je pensais à Charlotte. Elle si souriante, si ouverte, si intelligente et si talentueuse dans tout ce qu’elle entreprend; peut-être y a-t-il ce durcissement en elle, comme un échappatoire, cette dureté pour échapper à la vie, et qui la change en épreuve. Elle lui tourne le dos pour sangloter. Ou oublier en tamponnant des enveloppes à toute vitesse.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Il y a parfois des clients pour lesquels je suis totalement transparent. Ils me voient, ils pourraient me toucher s’ils s’approchaient. Ils se contentent de m’offrir ce sourire désincarné me rappelant qui je suis pour eux: juste un employé. Un rouage, ce petit écrou que des main sales huilent de temps en temps grâce à une pipette qui s’infiltre dans les méandres d’acier et de sang chaud de la grande machine. Sylvain me vient alors à l’esprit. Toute cette farouche intelligence s’obstinant à lutter contre l’hypnotique mécanique du système. Avec finesse, un rationalisme horloger, il balaie les conventions. Emergeant au-dessus des petites arêtes boisées des mécanismes sous-jascents du Bon Ordre Global, ses vues révèlent les secrets sous le déroulement abrutissant de la réalité médiatique. Sylvain est un révolté de l’état actuel des choses. Mais pas de ceux qui se révoltent parce qu’une campagne marketing aussi subtile que massive le leur a suggéré. Il lit au travers des événements et des phénomènes, et interprète. Parfois, ces réflexions l’amènent à des conclusions s’apparentant à de la paranoïa. Parfois, ces conclusions paranoïaques sont en-deça de la réalité. C’est dire à quel point il peut exister dans une réalité décalée des autres, et cela fait de lui un marginal presque naturel. Un soldat contre le système tout cuit, un dissident de la démocratie prémâchée et liquide. Il aurait pu aller trop loin hors de la société. A cause d’une épuisante dislexie, ces visions critiques de la société n’ont pu être couchées en mots, lui fermant du coup un intégration bâtarde au travers par exemple de l’écriture journalistique ou politique. Cette assimilation étant impossible, il aurait pu en accuser encore et encore le système, de ne pas l’accepter parce qu’il le comprend trop bien, le voit "trop" entièrement en ne pouvant partager avec lui ses visions, et cette exclusion aurait abouti à une aliénation pathologique. Voir et critiquer, lucidité, voir et critiquer, lucidité, voir et critiquer, lucidité, etc. Tel un tourbillon hargneux et vengeur, et si gorgé de larmes qu’il en devient presque paisible et doucâtre par moments, l’éloignant toujours plus de la surface et nourissant au coeur son amertume. Mais la naissance de sa fille lui a donné la main. Cette attache tendre et prosaïque au Grand Système Global l’a sauvé. Sa révolte a été tempérée par l’obligation de suivre un rythme précis, ancestral, une sorte de danse ancestrale, au fil des jours, des semaines et des mois au côté de sa fille. Par exemple, je pense que s’il avait eu tout le temps de réfléchir à quelle direction prendre dans l’action parmi la multitude de possibilités que sa pensée critique lui offre en permanence, en définitive il n’aurait rien choisi, restant assis dans cette vapeur du tourbillon agréable et paralysante. D’être à côté d’un enfant sans arrêt et de n’avoir plus le temps, ou d’avoir l’impression de n’avoir plus le temps de rien faire d’autre, opère une sélection radicale dans le besoin d’agir. Une sélection qui lui permet de canaliser sa force et son intelligence dans des intentions plus précises et des objectifs plus aiguisés. De ne plus gigoter dans la complainte analytique ou l’expectative. En exergue, l’enfant lui tire la main en riant et l’amène à danser, preuve d’humilité et d’acceptation, en compagnie de paysans pour la plupart arriérés, qui eux-même tireront la sarabande vers les élus locaux, et des élus locaux à des entrepreneurs de la région, et des entrepreneurs de la région à des conseils d’administrations citadins… Et le système, certes toujours aussi pourri, d’écarter les bras et de taper dans le dos de Sylvain. Qui lui n’aura rien oublié, avec son mince sourire en coin, derrière ses lunettes en éclats d’esprit, il serrera des mains, parfaitement conscient du sens de son acte.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Il n’y a personne qui ose entrer dans cette grotte. Souvent ils tournent autour de mon trou, mais sans réel intérêt ou véritable envie. Ils ont peur. Sauf elle. Parfois je me retourne à l’improviste et mon regard difforme, monstrueux, cette chose obscure qui me sert d’observatoire sur le monde, tombe sur elle. Je me rappelle, à une époque, dans cette posture attentive, quand le monde s’efface totalement autour d’elle, ses doigts tournaient dans ses cheveux. Cette manière de ne plus exister soudainement, les immeubles s’effondrent autour d’elle, tout tombe en miettes et les rues s’évaporent dans des nuages de poussière où seule elle se tient, au sommet d’une improbable éminence, en train par exemple, de lire un article. J’aime cette possibilité de disparition totale que son regard absolu me suggère si souvent. Elle a cette manière d’observer le monde comme un phare frappé par des vagues de néant. Elle n’a pas de limites, elle a décidé une fois de ne plus se donner de limites. Et si dans un sens elle est ainsi comme une nonne acceptant tout de ce qui vient sur elle du monde extérieur, sans même la force de pouvoir le refuser, dans un autre sens cela lui permet de tout comprendre et de tout accepter. Et si ce phare s’arrête sur toi, sois sûr qu’à un moment tu baisseras les yeux, de peur d’aller trop loin en sa compagnie, de peur d’atteindre trop vite en face d’elle tes propres limites. De ce fait, sa relation avec les autres est souvent une forme d’expérimentation intime. Il faut savoir aller loin pour qu’elle reste intéressée par toi. Il faut savoir aller trop loin pour toi, parce qu’elle te tiendra la main l’air de rien et ensuite elle te jetera dans les vagues, là où tu n’as plus fond. Sans cesse, elle a conscience de sa présence et de son acte, mais elle a trouvé une issue à cet enchaînement: plonger dans l’acte. Quel qu’il soit, plonger dedans. Et du fond de ma grotte j’ai la surprise de sa lumière, toujours insistante, et toujours inextinguible, où je la vois briller comme une fée toute-puissante qui n’aurait pas le droit d’être là , de la courbe de sa nuque fragile, vaguement illuminée, à la pointe de son épaule, iridescente le long du bras fin comme une branche avant l’hiver, et son corps entier se révèle dans l’obscurité, cisaillant un instant l’air, les muscles fins, les arêtes translucides, et pourtant ses courbes se déhanchent comme une esquisse au fusain. Déondulant comme un noir désir. Elle est faite pour cette époque, pour cette histoire, pour cet instant, dansant sur un char techno, chacun de ses regards vers la foule serait un geste, un mouvement, une grâce, un exemple et une offrande pour la femme du 21ème siècle. Mais elle n’est pas là . Elle est juste dans ma grotte. Comme elle le disait il n’y a pas longtemps, dans un de ces moments où plus rien n’a aucun sens et où elle se retrouve, pantoise, au bout d’une longue suite d’instants dans lesquels elle s’est immergée, je suis son point final. La frontière au-delà de laquelle toute liberté sera associée à un manque, au vide, et à l’échec. Pourquoi? Parce qu’elle est ce phare, et sa lumière observe la vague immense à l’horizon qui un jour, inévitablement, la submergera et l’effacera, et m’inondera, et m’engloutira aussi. Nos enfants. Et les enfants de nos enfants. Et le temps qui passe. Je suis la fin de son amour et elle est la fin du mien, et quoi qu’il advienne mon amour pour elle ainsi survivra.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Lorsque je me souviens de Christophe, je repense avant tout à sa surdité congénitale. C’est dommage. Tout un immense personnage qui s’est placé à l’ombre de ce problème d’audition… Fichtre, mille excuses, ce n’est pas un vulgaire "problème", mais une catastrophe de naissance, un Hiroshima personnel l’ayant abandonné, seul miraculé, nimbé de silence dans les vapeurs de poussière, chancelant, agressé par une radioactivité intime pour le restant de ses jours. Certes la surdité congénitale est une catastrophe pouvant annéantir toute une enfance, des jeux impossibles et des petits amis loins très loins plongés dans le silence, faisant du reste du monde un secret encore plus lourd qu’il ne l’est lors de l’apprentissage de l’autre et de la découverte des relations et des réseaux vivants. Un "je t’aime" lancé à une moue timide chuchotant le même verbe en une réponse qui n’arrivera nulle part. L’univers entier se résume alors à des interprétations d’une réalité impossible à partager. Une forme de solitude d’anachorète imposée par la nature dès la naissance, comme une injuste marque. L’amour hurle au fond d’un cachot introuvable. Une marque apposée qui plus est, comme si cela ne suffisait pas, au coeur d’une famille de musiciens! Immonde ironie dont le seul coupable est éthérique. Alors Christophe s’est inventé un personnage autour de son handicap. Un personnage hybride, damné tel un Beethoven, rongé d’angoisses tel un Rilke, romantique et sentimental, mais aussi incisif et aiguisé qu’un chercheur en physique des particules, un Beethoven de la poésie, un Rilke découvrant la femme sur des posters de magasines X, un romantique qui a vu des pays se déchirer à la télé, un chercheur essayant de retrouver la foi, de pardonner Dieu de l’avoir présenté aux autres ainsi. Mais ce personnage, j’essaie de ne pas l’oublier, est bel et bien une invention mirobolante. S’il ne s’était pas donné cette apparence de poète romantique échevelé rejoint par la folie à un âge où on joue encore dans les bacs à sable, Christophe M. aurait les cheveux nets et bien lissés, des habits soyeux méticuleusement choisis pour leur confort, il serait comme ces masses de lichen, compactes, potelées et bien entretenues à l’ombre des bois. Il entretient derrière son personnage d’artiste illuminé le cercle vicieux du refus et de la peur des autres. Résigné, se condamnant aux limbes de la pensée et préférant se moquer des palabres ridicules de la parole. Mais qu’il retire ses lunettes, repousse un peu en arrière cette tignasse protégeant ses appareils auditifs des regards indiscrets, et soudain c’est un enfant qui apparaît. Un grand enfant immobilisé dans le silence de son enfance, infiniment naïf et tendre. Seul un sourire crispé rappelle l’adolescence frustrée et le jeune âge vexé par des amours rédhibitoires. Ainsi, d’obscure et confus Christophe M. devient translucide, de cette clarté surréelle des eaux des abysses. De terribles orages le traversent, aussi grandiloquents qu’enfantins: saisissant un couteau de cuisine il menace de se le planter dans le ventre, puis mime toute la scène et s’effondre sur le sol, comme mort; une heure plus tard nous buvons un jus ensemble dans la gargote du coin où avec une remarquable lucidité il analyse ses comportements déviés et ses pulsions, tout en rigolant. De ce rire hénissant, cette suite d’aspirations haletantes, comme s’il était sur le point de s’étouffer; un rire si hermétique. Il va trop au bout de lui-même, parce qu’il y est forcé, parce que son personnage le lui dicte, parce qu’il ne veut pas juste être le professeur de français sourdingue et looser mais l’Artiste Maudit (voilà pourquoi son personnage existe). Il peut être agressif envers son entourage, et grâce à une analyse de ses proches aussi fine et unilatérale que pour lui-même, le mal qu’il peut faire est aussi poignant que l’amour qu’il peut donner. Je n’amoindris pas l’ampleur de ces catastrophes émotionnelles qui le traversent, aussi comiques ou lassantes qu’elles puissent paraître lorsqu’on le connait mieux, car lui les vit sans artifice, de fulgurants instants d’émotion pure qui le laissent pantelant. Comme une drogue à l’effet violent et instantané. D’ailleurs je soupçonne qu’il y puise aussi ses amples élans de poésie. Ses amples poèmes rythmant la composition d’opéras de mots, une profusion de sonorités verbales, des orfèvreries de vers, positionnés, échelonnés, hiérarchisés, calculés pour remplir des éternités d’harmonie mystique en l’honneur du personnage sourd qui rêvait d’être compositeur. L’écriture telle une occupation sacerdotale a naturellement envahi son univers silencieux. Avec minutie il classe ses élans, il range ses émotions dans la rime, écriture aussi incisive que son esprit entraîné à l’analyse, et parfois aussi forte que ses jets qui le traversent, et à d’autres moments aussi sentencieuse et fatiguante qu’un ermite radotant dans sa tour. Mais quand tout s’efface, quand il oublie le personnage qu’il s’est composé, ses mots atteignent la puissance des grandes oeuvres du génie de l’Homme, et je retrouve en Christophe le gentilhomme immaculé, un tantinet maniaque, follement drôle, promenant son regard sur tout et tous avec une acuïté inoubliable. Au coeur d’une nuit d’insomnies par exemple. Alors que dans la rue claquent des rires de femmes, des poupées enfantines et pornographique choyées comme des totems, à jamais innabordables tant elles incarnent le summum de ses frustrations dans sa relation avec un monde noyé où, lumineux et idéalisés, île fatidique, l’amour et le divin émergent.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Elle se voit comme elle est, ce qui est rare, mais elle se voit trop comme elle est, et se retient de rêver au-delà , préférant tourner sur elle-même comme une ballerine en attendant l’imprévu, plutôt que de le provoquer. C’est un peu triste. Elle est un peu triste. Ce creux boisé et mélancolique caché au fond d’une vallée si verte, elle en arrache les mauvaises herbes, le tient vivant. Elle n’ose pas assez profiter des autres et cherche excessivement à ne pas être inconvenante. Elle veut être remarquée mais pas trop non plus, s’emplissant d’un immense désarroi, une tristesse très disproportionnée, si elle apprend que quelqu’un ne l’aime pas. Elle ne se permet plus de croire encore en une vie meilleure, ou juste une autre vie, elle veut se satisfaire absolument de ce qui est, façonnant l’avenir à tout petits coups d’espoirs modestes, pour ne pas être déçue si elle ne l’obtient pas et profiter du plaisir de l’obtenir malgré tout. Se limitant ainsi à ce qu’elle estime « rêvable » et ne se permettant pas d’aller au-delà . L’entretien soigneux d’une envie spartiate de jouir de la vie. A l’abri sous le toit de cette morale par le plaisir immédiat, sous l’égide sans doute d’une philosophie du présent, se protégeant au mieux des déceptions, s’attendant souvent au pire, elle se promène dans sa vie, la regardant comme si elle ne lui appartenait pas tout à fait, à pas de loup, trop consciente de ce que chaque acte pourrait apporter de néfaste, peu encline à se bercer d’illusions et encore moins à essayer de les vivre. Alors elle préfère penser qu’elle est libre des ferveurs et des passions usantes et enfantines, mais tantôt celles-ci lui manquent, parce que la plaine est si lisse et les autoroutes si lassantes parfois. Avec les autres, elle devrait plus en tirer profit, au lieu de cela elle les aide parfois comme une millionnaire coupabe de l’être, portant la vaisselle sale aux cuisines à la place du room service. Par lâcheté ou un peu par paresse, elle vit la passion de celui qu’elle aime, faire battre son coeur à l’unisson de ce qui le fait vibrer lui, elle se dit que c’est de l’amour, alors que c’est un peu aussi, plus égoïstement (mais son égoïsme est tendre comme du beurre sur un croissant un matin d’été sous les oiseaux), une façon de se remplir de passion sans prendre le risque d’en être trop déçue… Pourquoi je l’imagine aussi en petite grand-mère toute sèche, fine comme un filet d’eau dans un endroit abandonné parmi les pierres sous le soleil, mais elle y cusinera de bons gros cakes humides, juteux de fraîcheurs: elle les aura préparé avec les meilleurs ingrédients et les distribuera avec toute l’immensité de son coeur, même aux inconnus, garnissant son visage de ce timide sourire qui en dit si peu mais qui, à celui ayant eu la chance de connaître sa joie franche et piquante, en révèle tant. Sophia entretient en secret ce besoin d’échapper à ce trop plein d’elle-même, comme si elle disparaissait souvent quelque part d’innatteignable, enfermée dans une minuscule prison, tendant son visage vers l’espoir et se permettant une larme au passage d’un oiseau solitaire. Donc elle peut être dure, glaciale, mais avec elle-même essentiellement, parce qu’elle en bave parfois, seule dans cette minuscule prison. En silence. Et même elle réussit à sourire alors qu’elle pleurt. Observant depuis l’abri de mon train les constructions folles et vaporeuses des nuages caracolant sur les murailles des montagnes, j’aurais envie de lui chuchoter qu’elle se laisse aller en-dehors d’elle-même. De sauter par la fenêtre plusieurs fois par jour. Inconsistante, incohérente, mais éclatante. Sautillant à pieds joints sur les autres surpris, en oubliant les conséquences et surtout en n’ayant aucune conscience d’elle-même. S’oublier. Avoir foi en l’univers, même si ce qui y souffle est lâche et violent et insensé et impitoyable, rire de l’éventualité de cataclysmes intimes, avoir foi en tous ces mirages qui traînent, nombreux, là -dehors, et les étreindre rigolant quand ils filent en lambeaux d’illusions.
—
Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
J’ai tellement de chance. Et puis après s’être dit cela elle s’en va en oubliant assez vite qu’elle se l’est dit. Elle est parfois comme cette auteur aux lunettes d’écailles et à la vie de luxe, jouant à l’écrivain alors que la femme de ménage qu’il a insulté a plus d’histoires à raconter que lui. Feodora est faite de convictions successives et changeantes; tantôt actrice, danseuse, poétesse, chanteuse ou rien de tout cela ou tout cela à la fois, elle tente des chemins sans vraiment les essayer, parce qu’apprendre à jongler est tellement plus pompant que de jongler vraiment. Beaucoup d’avantages, de qualités, de vies possibles, elle les voudrait là , immédiatement, à ses pieds. Cette frivolité papillonnante, cette façon de tournoyer en ayant l’air de lire du Spinoza fascine. Elle me rappelle Holly Golightly dans "Breakfast at Tiffany’s", sa profondeur vient de son air de rien, de cette légèreté qui me ferait porter ses valises et m’empresser pour elle alors qu’elle me parlerait de sa prochaine pièce en riant et m’oublierait l’instant suivant sans que je puisse lui en vouloir. Elle me rappelle aussi un peu Yasha: toutes deux partagent cette même ambition implacable teintée d’une timide et philosophique humilité. Feodora évite de se dire qu’elle aime souffrir parce que les artistes souffrent et qu’elle veut être une artiste. Mais tout est si aisé autour d’elle, l’existence coule, plus que fluide, aérienne, alors les soucis, pour être cette artiste digne de nom, elle se les invente. Elle se crée des relations compliquées, fait un enfant seule et s’arrange en général pour que tout soit un petit peu plus compliqué que nécessaire. Et elle a un don certain: une talentueuse et convaincante sensualité. Dont elle use et abuse pour se faire sa vie compliquée d’artiste. Mais il est fort possible que ce jour où elle cessera de jouer elle aura impliqué tellement de gens que ceux-ci s’arrêteront pour dire d’elle: voilà une artiste accomplie. Peut-être qu’alors Feodora y croira tellement qu’elle poursuivra encore et toujours cette idée torturante de liberté absolue que l’artiste doit poursuivre et tournoira au milieu de toutes ces vies que sa grave frivolité implique presque naturellement, cherchant encore à travers elles, comme si elles lui étaient données, ce secret impossible de la création ultime. Pendant que sa fille tirera en vain sur la chemisette immaculée de l’artiste refaisant le monde. Tout est dans l’art et Feodora a tout de l’artiste se disant que tout est dans l’art. Le plus drôle étant que cette hautaine conviction provient sans doute d’un talent authentique. A moins que je ne sois moi aussi sous l’effet du sortilège.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Le problème de cette fille, c’est qu’en pensant à elle je pense tout de suite à un problème. Elle sourit, séduit, immédiatement charmante, quand elle s’oublie au jeu charmeuse, et déjà raisonnent au loin la kyrielle de casseroles d’eau bouillante que son minois tentant efface en insisant un peu. Cette séduction naturelle dont elle embaume provient d’une étrange association entre un courage formidable et une fierté non moins remarquable. Une fierté quasi animale, sensuelle, si pleine qu’elle donne envie de croquer dedans à pleines dents: donner envie aux dragons qui rôdent, pas aux papa posés cadres supérieurs; cette aura de guerre lui évite la vie de station service au milieu de la plaine vidée par le soleil radio chantonnant. Une fierté animale qui lui permet néanmoins de distinguer le profitable du nuisible et d’avancer comme à pieds nus sur un sentier de guerre dans la jungle. Son courage par contre, à côté d’une capacité à se dépêtrer des situations les plus extravagantes ou pénibles, est paradoxalement responsable de ces mêmes situations. Elle est d’autant plus courageuse qu’elle est impulsive et fonceuse. Déterminée: femme de tête qui s’approprie ce sur quoi elle a jeté son dévolu par passion ou par intérêt. Professionnellement c’est à son avantage, sentimentalement elle peut tout obtenir moyennant un sourire en amandes et un décroisement de jambes approprié; par contre elle ne sait plus qu’en faire après, parce qu’elle est comme une petite fille perdue et s’attache, mais s’attache à des colliers de dragons appâtés par la princesse tyrannique. Elle est comme cette déesse fatidique de tornades et de forces élémentaires des comics, se changeant soudain en une enfant chérie de manga, aux grands yeux brillants, perdue. Entre deux, sa révolte se manisfeste comme un profond doute existentiel qui lui laisse comme espace de liberté le seul jeu, et elle joue avec l’avenir comme une enfant boudeuse et riche laissant glisser entre ses doigts des bijoux. Elle a peur de creuser le même sillon de vie en impasse que celui de ses parents adoptifs. Elle doit tenir debout toute seule, elle doit faire face toute seule. Dans le fond le couple n’est qu’un moyen provisoire pour alléger l’existence, un moyen sur lequel Lisa ne peut absolument pas compter depuis l’artificielle et immense déception d’un divorce en réalité préparé de longue date, préparé depuis la naissance de sa fille. Lisa ressent trop l’artificiel dans la vie de famille, elle ressent la vie de famille comme si elle y était invitée, comme une réceptionniste d’hôtel 4 étoiles qui fait ce métier uniquement parce qu’elle s’est convaincue que jamais elle ne pourra se permettre de passer une nuit dans pareil endroit avec pareil bonheur: ce bonheur-là , elle se l’est déjà interdit. Elle craint les épanchements d’amour, car ils sont trop souvent de fausses promesses. Elle possède ce sentiment du mensonge de tout ce qui implique ses émotions, inné, parce qu’il y a longtemps elle a été trahie. C’est alors naturel de craindre la déception, si naturel qu’elle la prépare avec application. Mais il faut foncer! Il faut avancer! Ne pas s’attendrir trop longtemps, ne pas s’empesantir de regrets: elle sait qu’à un moment ou un autre, sans crier gare, sans pourquoi, elle fera confiance à l’idée d’avoir une vie de famille. Cette clé, cet évènement magique, ce peut-être, elle l’attend, la petite fille aux grands yeux accrochée à sa peluche, sanglotant dans un coin de la vie, seule, mais têtue et patiente. Elle l’attend qui ressorte à la surface.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Aranyo se marrait au téléphone avec une amie qu’elle a connu récemment. Le brouillard poisseux du temps affermit sa pression sur mes épaules. Cette musique divaguante qu’on entend dans le fond est la copie en cours de ma mémoire sur un support plus mou, sur de l’oubli, flasque dans le brouillard. Des pas spongieux empêtrés dans les algues. Et cette voix chatoyante, élèctrique, de l’amie à l’autre bout du fil, fait surgir une ombre. Non qu’elle soit menaçante, mais si lointaine que je sens des vers de terre me glisser entre les orteils. Pourtant il a surgit de la brume mains dans les poches, avec son sourire sympathique et son amour des autres, haussant les épaules. Un charisme naturel et on le suivait sans même s’en rendre compte parce qu’il ne se mettait pas en avant, trop timide pour ça. Une manière de donner l’impression que rien n’est vraiment important tout en s’insurgeant au bon moment et parce que c’est juste. Cette aptitude à discerner l’injustice, je pense qu’elle le rendait populaire. Et aussi à rire franchement, même par politesse, ce type de politesse rare, honnête et directe. Les autres souriaient en le voyant arriver comme je souris en repensant à lui maintenant, parce qu’il incarnait le bon pote, le gars sympa, qu’on peut légèrement admirer mais sans trop virer dans la béatitude; parce qu’il le prenait avec flegme. Charmant, intelligent, il aurait pu avoir beaucoup de succès auprès des femmes, le genre de succès qui à un moment ou un autre se serait retourné contre lui en le jetant dans l’arène des charmeurs-dragueurs. Mais il n’était pas assez causant pour cela. Julien respectait et admirait les femmes, un peu trop, comme de précieux totems, potentiellement dangereux, potentiellement magiques. Alors en entendant Aranyo rire au téléphone je me suis dit que ce genre de grande amitié, pleine de fraternité, me manque. Hélas au prochain train il aura fondu dans le brouillard.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Quand je suis né une deuxième fois, en 1993, au-dessus de mon berceau se sont penchés un père et une mère. Rien de très excentrique, sauf que que j’avais vingt-deux ans, Folco en avait deux de plus et Laetitia deux de moins, et que mon berceau avait la forme d’une minuscule pièce noyée dans l’ombre des géants de Manhattan. Je savais bien sûr, ou plus exactement je sentais, je l’avais grouillant dans le ventre, me sautant aux yeux matin et nuit, mes cheveux s’étaient soudain dressés sur ma tête en une coupe aberrante, que tout allait changer, tout. Folco m’a donné la main, on a gravi la première colline ensemble. Son sourire d’émerveillement à tout, sa foi en la vie, sa force de conviction et son énergie communicative. Pourtant quelque chose le freinait et en contrepartie il était amusé et fasciné par ma passion sans limite, l’énergie formidable que je mettais en tout et sous des dehors timides cette permanente ébullition. Il s’empêtrait dans ses doutes et chaque acte de création était accompagné d’un anti-acte de doute, de mise en abîme et parfois de rejet. Alors forcément avec moi à côté qui me jetais corps et âme dans l’acte de créer, gambadant entre les gratte-ciels, nouvel artiste élu, frais, candide, prêt à refaire le monde sur une page en une nuit, Folco buvait mon aveuglement créatif primordial jusqu’à la lie. Mais l’ombre de son père. Je me souviens que nous avions de temps à autres, pointant dans le maelström de nos concepts, nos idées, nos théories, nos révolutions, des réflexions sur son père écrivain. Il se sentait libre de lui mais ne l’était pas. Surtout au coeur de l’acte créatif lui-même: il s’arrêtait, tordu par les remises en question, annihilant le créé dans l’instant suivant, improbables et dévastateurs retours en arrière. En définitive je crois qu’il a fui mon chaos, un côté destructeur naissait en moi qui lui faisait peur. Sa recherche à lui se tournait vers l’humilité, la sérénité, même si le feu promothéen lui brûlait toujours les entrailles. Il avait tellement d’avance sur moi; peut-être avait-il justement trop de visions du monde, paralysantes. Je l’ai vu à la télévision italienne plus récemment car son père est décédé l’an dernier. Je me demande abruptement si ce décès lui permettra d’atteindre ses objectifs artistiques. Je me demande d’ailleurs s’il en possède encore. Folco m’a montré qu’il est possible de tenir le monde au creux de sa main. Ensuite il a tendu son poing vers le chemin s’en allant dans la plaine, l’a ouvert et m’a laissé poursuivre seul la poussière de nos rêves.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Et l’orage scintillait sur la colline de l’église d’où la nuit tombée chuchotait des mystères avec les gouttes sur la peau et les fleurs, odeurs d’eau fraîche, goût d’alcool dans les veines. En explosant comme d’habitude, ce souvenir. Impossible d’éviter l’inaltérable, le temps figé, et quand la beauté d’un instant tombe comme un éclair j’ai envie de pleuvoir, de bruisser et de jouer au grillon ivre une nuit d’été. Irrémédiable mémoire et révolue mais constante, mélancolique et sans regret, imprimée sur les vitres de mon train et à chaque regard ailleurs la totalité sensuelle d’une nuit me suit comme si je la portais en lunettes. Constat malhonnête: le procès-verbal de l’amour. Mais il n’y a pas d’amour je le sais bien. Il n’y a qu’une envie d’aimer chevauchant endiablée angélique une envie d’être aimé. Mythologique dilemne entre aimer pour vivre bien et lentement et aimer pour brûler ensemble ou l’incestueux plaisir des moments volés égoïstement. Et je survole le champ de la bataille de l’amour en hurlant haut dans le ciel avant de fondre sur ma pauvre misère d’âme, d’existence, la platitude comme dessert et j’en redemande, je me gave. Anne, on s’évite. Quand il n’y a pas d’issue, on peut toujours s’éviter. Je m’en fous. J’existe avec articulé sur mon visage les expressions mécaniques d’émotions calculées et mortes. Un jour j’irai la revoir et je dirai à ses enfants qu’elle aura eu avec un marin: votre maman est quelqu’un de très gentil. Ce sera con, ce sera dit, ils me prendront pour débile et me mettront sur l’échafaud, mais je m’en moque parce que cette phrase bête, cette envie de dire brute, petit joyau de simplicité, sera la seule pensée sans duplicité que je possèderai jusqu’à l’anéantissement.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
D’un univers étriqué, bourgeois au sens le plus profond du terme, d’un snobisme intello et matériel pris à la source, d’un capitalisme carcéral et dogmatique, d’un style de vie de villa de banlieue française agrémentée d’attitudes hautaines envers le vil peuple, de léchouilles aux puissants et de foulards autour du cou pour faire "artiste", c’est de là qu’il vient Laurent: pour mesurer le chemin qu’il a parcouru, les sentiers qu’il a grimpé, les falaises desquelles il est souvent tombé. Nous partageons avant tout ce sentiment de révolte qui tôt, depuis les parents, l’éducation, les moeurs familiales, nous a saisi pour se répandre lentement sur les années et s’adresser à toutes les formes de convention, d’attitudes programmées, d’états des lieux de vies statiques, d’automatismes sociaux et d’abrutissements médiatiques. Il a recherché encore un nouveau système religieux, alors que par prudence et couardise je me suis éloigné de ces systèmes-là aussi. Sa beauté physique et une puissante volonté lui ont permis de se débarrasser très vite des chemins académiques, de faire des recontres initiatiques et d’apprendre par soi-même où se diriger et comment parvenir à ses fins. Il a gardé ses apparats intimidants et au premier abord semble peu accessible, cacher derrière son sourire enjoliveur et ses paroles diplomatiques un ego trop encombrant, alors que c’est exactement le contraire. Laurent a réussi à faire que tout l’ego soit immédiatement jeté à la face du nouveau venu, il s’en déleste le plus vite possible, et ainsi procède déjà une sélection, pour se débarrasser de ceux qui quoi qu’on fasse se limiteront aux apparences, pâmés ou méfiants, et approcher les autres, le cherchant au-delà des premières impressions. Enseigner l’union du corps et de l’esprit, ce métier qu’il a embrassé, témoigne de cette tension entre le sportif et l’intellectuel, le charmeur et le solitaire, l’insouciant et le philosophe, l’entrepreneur et l’artiste. L’utopie d’un monde meilleur le place en héros, révolutionnaire, sauveur et martyr, tant sa vision du monde actuel se situe parfois dans le parano-apocalyptique. Il recherche des coupables, mais je me demande au juste de quoi ils sont coupables tous ces "Ils" derrière les théories et les arguments philosophiques dont Laurent les habille. Il accuse la société occidentale et en critiquant ses dysfonctionnements il se range dans ces courants de pensée actuels qui veulent d’un Changement, qui menacent d’une Catastrophe. Possible aussi que ce soit pour lui une forme d’amusement intellectuel, de jeu par lequel il réussit à se construire un univers entier, dont les rouages lui sont parfaitements connus et grâce auquel il peut interpréter et comprendre des événements symboliques issus du monde des médias et de la communication globale. Continuellement, il découvre et redécouvre ce qu’il considère comme les vraies motivations de notre réalité. Ainsi a-t-il parfaitement conscience de chacun de ses actes, car cette interprétation complète de la réalité lui permet de traduire ses actes et ceux des autres. Quitte à souvent oublier qu’il s’agit de sa propre traduction. Laurent est un mystique pragmatique, un adepte de la flagellation amoureux de la vie; tantôt si excédé par nos pulsions, par ces plaisirs érectiles de nos débauches que son côté anachorète méprise parce que les femmes le flattent, le tentent, lui obéissent, qu’il aimerait devenir eunuque, tantôt jouissif et festif, sauvage ou guerrier. Il craint l’emprisonnement moral, l’enfermement psychologique, la dépendance à une seule personne et férocement il peut s’accrocher à sa liberté, qu’il conçoit comme un rempart contre toutes les formes de dépendance. Même contre l’amour s’il le faut. Un jour il dirigera à nouveau des danseurs, des corps dont il saura exactement quelles parties exprimer, il modèlera leurs mouvements, sculptera leurs gestes et créera cette alchimie entre le corps et le regard des spectateurs issue de sa vision de l’univers. Il le faut. Car là il n’y aura plus de coupables ni d’accusés, "Ils" seront tous là ressentant ces corps bougés par lui, et ils verront, et ils comprendront par le corps et par l’esprit mieux que par l’enseignement et mille mots. Je me réjouis de ce jour.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
C’est un joli contraste lunaire mettant les deux faces en un seul visage lisse comme du formica. C’est étrange comme il peut y avoir beaucoup de tension contenue derrière ce front et pourtant des regards si fragiles, presque perdus. Salonnique me fait penser à des personnages de Walt Disney, comme si elle avait été dessinée pour exister et camper un caractère mixte, une Cruella, et en même temps une Bambi. Mais peut-être que je l’invente ainsi et qu’il n’y a pas plus de dichotomie chez elle que chez nous. Mince. Je l’ai encore fait. Ce lapsus. La positionnant en-dehors du monde des humains: elle et nous. Ubiquité, ambivalence, face cachée et deuxième peau la placent un peu ailleurs. Une actrice? Nastassja Kinsky. Plus jeune aussi elle lui ressemblait peut-être, comme dans « La Féline », à tomber mais léthale. Je n’ai pas d’explication au fait que je la soupçonne frigide, occasionnellement. L’ambiguité d’une chatte noire aux yeux jaunâtres lui sied. Mais je crains qu’elle n’aime trop les théories, les idées de toutes sortes, toutes origines, et les discussions, les discussions académiques ou farfelues, mais les discussions, pas forcément avec quelqu’un d’autre, adepte de l’avancement du monde par la compréhension de soi-même. Elle ne réfléchit pas toujours dans la bonne direction: la flèche lui revient souvent dessus. Et puis il y a tellement de frustrations et tellement de choses à améliorer! Alors elle avance à tâtons, de peur de laisser derrière elle une action à améliorer, une facette de son évolution à mieux conclure, ciseler le diamant de cette vie si précieuse jusqu’à ce qu’il devienne parfait. Jusqu’à ce qu’elle voie enfin, qu’elle comprenne dans sa totalité et qu’elle sache parfaitement. Quoi? Ca dépend des jours. Et puis ce n’est pas facile de comprendre le monde lorsqu’on a parfois si peur des autres; son regard louvoie entre les gens qui la croisent et lorsqu’elle s’arrête il semblerait que ce soit par erreur, suit une drague compulsive offensant sa pudeur; pudeur apparente, ce serait plus proche de l’ennui ou du désintérêt face au mâle qui lui soumet si ostensiblement son désir: l’innatteignable est tellement plus fascinant; alors elle repart, déçue, parce qu’on dirait que les autres ne sont pas là comme ils faudraient qu’ils soient. Lui qui devrait l’aimer l’ignore, celui-là qui devrait se calmer et philosopher doucement en sa compagnie sautille en réalité d’excitation avec sa bite à la main, et l’autre là -bas qui pourrait éventuellement représenter une option intéressante est marié-trois-gamins. Pfff. La vie est si compliquée. A moins que ce ne soit Salonnique?
—
Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.
Toute la fierté. La fougue. L’élan et l’amour-propre. Je me souviens de Yasha en deux visages: les yeux rieurs et tendres ou exhorbités irradiant la colère. Bien que ce soit ce qu’elle recherche, difficile de l’imaginer sage, posée, diplomate ou méditative. Et elle est trop entière pour être Suisse ou consensuelle. Son besoin impérieux du monde et de la vie l’amène à refouler sa sexualité, de peur de se laisser déborder par elle. De perdre le contrôle. Elle plonge aisément dans l’instant et s’immerge immmédiatement dans les émotions qui la traversent, en bien ou en mal. Avec l’âge elle a beaucoup appris sur elle-même, construit des digues, des pare-feux, pour maîtriser les débordements connus et faire face aux émotions imprévues avec plus de distance. Elle se méfie aussi plus facilement de tout l’amour qu’elle offre aux autres en général: il s’est déjà retourné contre elle. Elle ne sait pas vraiment par quel coin attraper la société; les chemins usuels l’ennuient; sa passion et son énergie la poussent en-dehors des sentiers battus; mais en-dehors bien sûr, elle ne se sent parfois plus exister. Elle a envie d’aider, d’être utile, de donner toute l’immensité de son coeur, de manière unique, originale, innovante, elle place la barre très haut et est peu encline à l’indulgence ou l’autosatisfaction. Si ce don aux autres part d’un sentiment altruiste profond, même naïf parfois à force d’être limpide, elle ne néglige cependant pas au passage d’attendre des flatteries à l’ego, de recevoir remerciements et reconnaissance. Car Yasha aime aussi briller. En cela elle me rappelle un peu Eleonora. Peut-être même qu’elle aime surtout briller. Son étude opiniâtre de l’accordéon et sa passion pour le chant en sont témoins. Elle traîne derrière elle un léger complexe de l’autodidacte face à l’académicien, qui la rend froide vis-à -vis de certaines personnes parce qu’elle a l’impression de ne pas être à la hauteur en termes occidentaux de savoir et de culture. (Bien qu’avec l’âge et l’expérience elle se soit passablement ébrouée de ce complexe). Mais la dernière fois que nous nous sommes croisés, il y a un an, résidait toujours en elle cette incertitude, ce flottement émotionnel dont quelqu’un de banal se méfierait spontanément, de crainte qu’elle n’explose dans la mauvaise direction. Yasha se rend en effet la vie difficile en n’embrassant pas corps et âme, comme elle sait si bien donner d’elle-même, un métier amenant son corps et son âme justement sur le devant de la scène. Je la vois sur une scène plongée dans l’obscurité, seul un rai de lumière pâle la dévoile au public, et que le spectacle commence; elle:heureuse.
— Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.