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respirait encore. On rentrait pour les 16 heures et c'était la sieste. Une demi-heure de sommeil tout au plus, histoire de ne pas trop s'habituer à se reposer. On appelait les Fisher Price à la rescousse jusqu'au dîner, ensuite les évènements s'enchaînaient dans la perspective frénétique du repos nocturne. Le bain, la préparation au lit, le lit où elle hurlait bien sûr, alors, trop crevés, on la laissait hurler jusqu'au sommeil, ce soupir continu et rauque à la limite d'un ronflement sans expiration, elle n'avait jamais l'air de devoir reprendre son souffle. D'ailleurs elle se remettait à hurler autour des 23 heures, un allaitement faisait l'affaire normalement, sinon Zoé était condamnée à la dorloter jusqu'à minuit. Enfin, nous avions juste la force de nous brosser les dents et de nous effondrer à sa suite dans un repos bien mérité. Mais la nuit était rarement complète, plutôt ponctuée de halètements affamés. Le matin, un peu avant huit heures, les hurlements reprenaient. Ce descriptif je le fais sans compter le ménage, la cuisine, la nourriture à acheter, les Pampers et autres produits bienfaisants à la pharmacie, la lessive, le courrier à décrypter, et les factures, les factures à la Poste, toujours les factures enrobées de hurlements. Et je ne compte pas aussi mes nuits passées à ne penser à rien dans un silence paradisiaque, poussé au sommeil plus par la perspective du lendemain à supporter que par l'envie de dormir. La pression et le stress ne baissaient jamais. Le sexe était inexistant, les sorties et les loisirs relégués à un avenir aussi assourdissant que les hurlements d'Aléa au milieu de la nuit.
L'arrivée de tout cet argent ne changea strictement rien à cette course quotidienne contre les hurlements. Le vaste appartement dans les combles, dans le Marais, intensifiait grâce aux hauts plafonds la plainte la plus infime. La vue sur tout Paris se transformait en un vaste cri d'impuissance répercuté par la ville au-dessus des toits indifférents. Et puis la promesse des multiples voyages autour du monde était continuellement annihilée par la contrainte des maladies tropicales, des décalages horaires sur l'équilibre de bébé, de la nourriture réglementée et rituelle impossible à trouver ailleurs, de l'implacable surveillance du pédiatre et, dans le cas particulier d'Aléa, du psychiatre pour bébés, qui faisait en même temps office de psychiatre pour nous, difficile à déplacer au Mexique ou en Tanzanie. Selon le psy, les journées d'Aléa devaient être organisées comme une marche militaire, sans le moindre imprévu ou la moindre perturbation hasardeuse, pour compenser son "naturel très agité". Ce "naturel très agité" qu'aucun argent au monde n'aurait su faire taire, si ce n'est bien sûr par l'achat régulier d'ampoules de morphine. Et encore, il aurait fallu trouver un médecin prêt à soudoyer son serment pour pareille ordonnance. Je n'en trouvais pas.
J'étais donc assez vite passé de l'herbe à la coke, élévation sociale dans l'addiction oblige. Et puis qui dit coke dit forcément alcool, pour balancer l'effet. Le mini-bar de l'appartement ne se dégarnissait plus, tant j'étais heureux d'avoir les moyens de retrouver cette vieille compagne qu'était l'ivresse, en lui permettant de danser avec cette jouvencelle qu'est la coke. Katia, la nouvelle baby-sitter londonienne qui venait tous les jours de 14 à 20 heures pour faire semblant de s'occuper d'Aléa, avançait de longues jambes fuselées, et des juste-au-corps très moulants, toujours des marques du dernier cri. Il faut savoir que les anglaises sont réputées pour avoir en moyenne de plus gros seins que les européennes : je ne suis pas l'initiateur de ces statistiques. Elle avait les cheveux plus blonds que Zoé et, contrairement à la majorité des anglaises dont le visage est déformé par une dureté post-Tatcherienne, elle souriait de ses lèvres amples et clignait de ses cils souples, pour un rien, comme pour dire "j'aimerais me faire prendre par derrière si possible". Cet amalgame séduisant déambulait donc tous les jours dans l'appartement, top model bandante un peu perdue du haut de ses talons Gucci entre les hurlements d'Aléa et la dédaigneuse sévérité de Zoé. C'est moi bien sûr
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