35 poèmes, textes, dessins, extraits
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1 janvier 2009

Extrait

Je suis mort un soir d’été, alors que mes enfants et ma femme dormaient. Tout le monde dormait. Il devait être autour des 3 heures du matin. Ville spectrale, rues muettes, moustiques grillés contre les lampadaires, immobilité sèche de l’air et j’essayais de distinguer le ciel derrière la vapeur estivale.
Je ne pensais à rien de particulier, vraiment. Un peu anxieux peut-être, à cause d’une vie qui au milieu de la nuit sans sommeil et sans étoiles m’apparaissait sans queue ni tête. J’avais envie de rêver mais aucun rêve un petit peu agréable ne me venait à l’esprit. Rien de spécial, vraiment. […]


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9 août 2005

Le défilé se poursuit, sans cesse ravivé par la musique sibylline. Les femmes déambulent doucement sur le podium, aussi longilignes et décharnées que des mentes religieuses à l’affût des regards. Elles ne sourient pas, leurs visages légèrement maquillés n’expriment rien, ils flottent au milieu des halos de tissus qui tombent en buées le long de leurs corps.
Patricia est satisfaite. « C’est un habillement mécanique, une mode informatique et informatisée, un matériau léger, virtuel, comme absent. Vous devez prendre l’apparence de robots, d’androïdes conçus uniquement pour présenter des habits. Vous devez être pleinement «objets». » Patricia est satisfaite parce que les filles ont bien compris leur rôle, et surtout parce qu’elles l’ont accepté. Ce ne doit pas être facile de devoir jouer ce qu’on se sent être en réalité. Ces filles sont des Pinocchios dont la foule admire les formes réussies. Avant d’être un défilé de modes, d’habillements extravagants, Patricia veut que son spectacle affiche pleinement, par les habits mais aussi par les mouvements des habits sur les corps, à quel point la femme est devenue le robot du sexe, à quel point la beauté sans fard, brute, est lentement remplacée par une beauté artificielle, qu’on s’applique à construire et à montrer en fonction de certaines valeurs grandiloquentes, une beauté sophistiquée, technique. Les grands yeux vides des filles qui avancent comme des somnambules sur le podium, bras ballants, longues jambes flasques, dévoilent l’identité brisée de la femme. Il y a la femme de tous les jours, celles qu’on rencontre, celles qu’on connaît, l’attendrissante, l’intrigante, celle qui vit et respire, et il y a la femme sexuelle, l’objet désiré, inatteignable pour pouvoir être désiré encore, l’inconnue sur laquelle s’accrochent tous les désirs inassouvis. Ces deux femmes sont incompatibles. Leur union est perdue quelque part entre la réalité et l’image, l’amour qu’on leur voue aussi est perdu, déchiré entre le palpable et le fantasme.
Son défilé montre cette rupture à la foule silencieuse. En pensant cela, en voyant cela, Patricia est satisfaite.

Le lendemain, la critique sera impitoyable. Ce spectacle a été un échec, « une débauche de mégalomanie mécanique et incohérente… », « un ballet immobile ou un défilé boiteux?… ». Ils n’ont rien compris.

Patricia a décidé de changer de métier. Elle disparaît, s’en va en Angola. Aider une association humanitaire.


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9 août 2005


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Chapitre 4


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5 août 2005

La nuit gigotait sous les planches fendillées. Autre chose que les habituels cafards, araignées ou lézards. A la lueur de la lampe rouillée les murs vibraient. Je suis sortie, marches craquantes, étoiles sèches. Alentours la broussaille se tenait immobile en se moquant de moi. Avais-je abusé de Gin glacial ou de tchat par LCD interposé ? Dans l’annexe, quelques malades gémissaient de leur sommeil de morphine. C’était juste une nuit de plus sous un ciel écrasant d’infini dans un désert écrasant d’infini parmi des hommes minuscules et malades. Sauf que tout avait été effacé. Comme un grand rire de trop. L’alcool pouvait effacer beaucoup de souvenirs mais, à ma connaissance, pas encore les serveurs de Google. J’ai glissé sur du sable et une écharde s’est enfoncée dans mon orteil. Marre d’être ici. Marre de cette sensation fugace de tremblement.


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1 août 2005

Barry, quand il ne faisait aucun effet, il pétait de joie pour avoir l’air presque hilare sous mes yeux immobiles.
« Et bien quoi ? Tu n’y crois pas à nos retrouvailles ? », m’offrit-il en bandant ses muscles rituellement entraînés au-dessus de la table bancale.
Je l’ai accompagné à l’aéroport militaire en le laissant poser une main sur ma cuisse. Il aurait rêvé d’une main sur un sein avant de monter, ou d’un délire exotique dans les toilettes miteuses de l’aéroport, mais il s’est contenté de ma main secouée brusquement. Il se comportait comme si une caméra le suivait partout. Voir le Pilatus s’envoler me laissa avec un léger vague à l’âme. J’avais envie de partir, mais où ? Compostelle était le dernier endroit au monde où j’aurais souhaité aller, surtout depuis la mort de David. Trop de souvenirs, aucun ami. J’y aurais été accueillie par le sourire en forme de grimace de pitié de ma mère. Avec le salaire qu’on me payait ici je ne pouvais pas me permettre de débarquer dans une grande ville, sans économies, sans rien. Je n’avais sans doute plus l’âge de la jouer vagabond.
La chaleur sèche fouettait le sable autour de la Jeep sur le chemin de retour. Le volant collait entre mes mains. Les arbres rabougris qui résistaient à l’avancée du désert me donnèrent envie de boire au goulot un Gin glacial. J’étais coincée ici, dans cette antichambre de l’enfer, pour une raison liée à la rupture avec David au milieu du désert, mais je ne voyais qu’une succession de causes à effets là où se cachait autre chose.

Le soir, après la tournée d’antibiotiques, je me suis remise au tchat sur Internet, rituel qui avait été jusqu’alors un peu perturbé par la présence sexuée de Barry. Je suis redevenue Nour l’amazone intouchable, la beauté chocolatée des fantasmes occidentaux de ces messieurs. De les voir s’agiter autour de moi avec tant de questions, de voir sur mon écran leurs appels tantôt grivois tantôt sérieux, me rafraîchissait. Illusion d’un autre monde où existaient les gouttes de pluie de l’automne et les brises douces d’une fin de soirée d’été, à travers un écran LCD.
Plus tard dans la nuit, je suis retournée sur un site d’actualités pour revoir les images de la Ferrari calcinée de David. J’ai bien cherché. Je suis allée sur d’autres sites. J’ai fait toutes sortes de recherches sur Google. Rien. Plus un seul article se rapportant à l’accident de la veille. Tout avait été effacé.


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29 juillet 2005

Nour ferma Firefox avant de se retourner vers Barry. Ce dernier préparait sa valise pour partir à New York. La magnificence superficielle de son sourire ne pouvait plus supporter la misère angolaise et il avait décidé d’abandonner la logistique pour aller s’essayer encore une fois à la carrière d’acteur. Depuis quelques jours, depuis qu’il avait du assister Nour dans l’opération de découpage à la scie d’une jambe pourrie par la gangrène, son sourire avait jauni. Bien que de faire l’amour de temps en temps avait été un moyen efficace de se relaxer, Nour ne se souciait pas trop de ce départ. Elle s’y préparait depuis longtemps. Lâcher un type fou de mode masculine et maniaque du rangement au milieu de la cambrousse tenait plus du canular administratif.
Nour se reversa une tasse rase de café. Il était 6 heures trente du matin et déjà une quinzaine de mouches voltigeaient sous le ventilateur balayant lentement les 33°C et la poussière. Une anxiété poisseuse lui collait à la peau. Sur Internet, elle venait d’apprendre le suicide de David.
Voilà des mois qu’elle attendait cette nouvelle. Inutile de le nier, elle en avait rêvé toutes les nuits depuis leur séparation au milieu du Sahara. Elle s’y était préparée autant qu’au départ de Barry. Elle revit David s’éloigner dans l’horizon suffoquant des dunes, prendre la direction du Nord alors qu’elle avait opté pour le Sud. Sans autre explication sur cette phrase mystérieuse qu’il lui avait jetée la nuit précédant leur séparation, d’ailleurs il n’avait plus rien dit et c’est muet qu’il l’avait abandonnée au milieu de l’océan de sable. Désincarné, voilà la dernière impression que David lui avait laissée. Il s’en était donc sorti tout comme elle, mais cela pas un seul instant elle n’en avait douté. Tout comme sa dernière parole qui l’avait insidieusement préparée à l’évènement qu’elle venait d’apprendre. Depuis leur séparation, Nour avait toujours su que cela allait arriver. Pourtant, il lui avait demandé de tenir une promesse, et involontairement elle tenait cette promesse. Nour n’arrivait pas à croire à ce suicide. Cette mort était comme une mise en scène préparée de longue date. Les débris calcinés du corps de David avaient été formellement identifiés.
Nour toussota pour libérer le poids sur sa poitrine. Elle savait que David était mort mais en même temps elle était convaincue du contraire. Déchirée par cette conviction qu’elle attribuait au désir candide de ne pas y croire, elle eut la surprenante envie de pleurer. Mais Barry lui offrit son plus élastique sourire.
« Ne sois pas triste. On se reverra peut-être à New York hein ? »
Quel con.


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28 juillet 2005


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Chapitre 3


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28 juillet 2005

Cette réponse pleine d’une foi candide en la vie me désarçonna. En somme Nour était comme tout le monde, elle était sage, elle se serait contentée de désamorcer les petits méfaits du quotidien. Je m’effondrai à genoux dans le sable, sous l’ampleur de ma propre mégalomanie.
« Tu as raison. Pourquoi se débarrasser d’un désert entier si on peut être heureux grâce à l’apparition d’une simple source ? »
« Ton désespoir face à notre situation te fait peut-être voir les choses un peu trop en grand. »
« Voilà , mon désespoir. Il faut que je le réduise à moi-même, ce désespoir. Tout l’amour que je te porte ne suffit pas, ne peut pas m’aider. C’est ça que tu veux Igor ? Tu veux me voir en finir avec la vie hein ? Soit. »
Dernière vision du visage de Nour et les étoiles éparpillées autour d’elle.
« Promets-moi, Nour, de ne rien croire à ce que tu entends sur moi, promets-moi de ne pas te fier aux apparences. »

La Ferrari 612 Scaglietti réagit au petit effleurement sur la pédale des gaz en bondissant en avant. J’eus tout juste le temps de prendre la voie de gauche de l’autoroute pour éviter un semi-remorque. L’habitacle ronronnait de contentement et l’odeur de cuir neuf m’encouragea jovialement à passer à la vitesse supérieure. La nuit filait et la Ferrari grondait en avalant de plus en plus vite les bornes kilométriques. Le tableau de bord indiquait 01:51 AM. Les quelques rares véhicules que je dépassais semblaient faire du sur place. 230 km/h et l’aiguille montait. Je reconnus la ligne droite de l’autoroute menant au giratoire d’entrée vers Compostelle. Il ne restait que quelques kilomètres avant d’y arriver.
« Ok Igor, voyons voir maintenant où notre petit jeu va nous mener, d’accord ? »
Ivresse de la puissance décuplée du moteur sous la pédale. Un véhicule de police stationnait à quelques centaines de mètres de l’entrée du giratoire.
« Tu n’as pas réussi à te débarrasser de moi en m’imposant la mort. Et maintenant tu te dis que la seule manière de me jeter est que je la souhaite moi-même cette mort, n’est-ce pas ? Je suis devenu trop encombrant. Soit. Je suis curieux de nature tu sais. Alors allons-y gaiement. »
J’ai enclenché la radio. Mozart m’accompagnait. Les policiers, ces petits soldats de la raison, ont vainement gesticulé en s’écartant.

Arrivée au giratoire, la Ferrari a déchiré la rambarde métallique et filé tout droit vers le centre, où trônait la statue du Prix Nobel Camilo José Cela sur un piédestal en béton. Le reste ne fut qu’explosion, flammes, et pompiers.
Même à cette heure avancée de la nuit, les badauds s’agglutinèrent autour de la carcasse de la voiture de sport. On extrayait par petits bouts les restes calcinés de celui qui fut identifié plus tard comme un récent gagnant d’Euromillions. David Ruzicka.


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27 juillet 2005

Je me retournai pour englober d’un bras le ciel étoilé et l’horizon immuable des dunes.
« …C’est une pure invention pour que nous puissions nous retrouver seuls en tête à tête. »
« Vraiment touchant. Tu es en train de m’expliquer que de se perdre ensemble au milieu du désert est une expérience mystique que tu as voulue par amour pour moi ? Dans ce cas sors ton GSM et appelle les hélicos parce que j’ai atteint mes limites d’amour là … »
« Non Nour, tu n’es pas vraiment là avec moi. Hélas je suis seul. »
Bien sûr que j’aimais ma femme, que j’aimais mes filles, bien sûr que je voulais tout ce qu’il y a de mieux pour elles et pour mes amis, mais Nour m’était plus proche que tout autre, elle était la partie visible de tout mon être, je pouvais tout lui dire et tout entendre d’elle. Et là au milieu du Sahara j’ai réalisé que cela ne suffisait pas, que j’étais seul, irrémédiablement seul. J’avais espéré lui donner à elle au moins ce que je vivais depuis ma mort, mais impossible d’exaucer ce vœu. En cet instant, le reste d’amour en l’humanité que je détenais s’évapora dans l’air vide du désert.
« Quoi tu es sérieux ? Tu crois vraiment que l’amour se teste comme ça à l’échelle de la mort ? Tu sais bien que je te suivrais partout, et tu le vois bien ! Je suis soumise à tout ce qui vient de toi, et j’espère que tu en ferais autant, mais si vraiment tout ça est une sorte de mise en scène mégalo de ton amour, arrête. On a passé un jour et une nuit dans le sable sans eau, que cherches-tu de plus ? Tu crois que la seule façon d’aimer définitivement est de mourir ensemble ? »
« Non Nour. Je dis juste que je suis seul. Que le sentier sur lequel je me suis engagé ne me permet aucun accompagnement. Je dois être seul. Et merde, tu peux pas savoir comme ça me fait peur. »
« C’est un peu tard pour l’épreuve de la solitude, parce que je suis à côté de toi, là . »
« Justement. Le truc c’est que maintenant je ne sais pas quoi faire. »
« Ah ? C’est pourtant évident. Tu essaies de te confronter à la mort. Alors vas- y, marche dans le désert, à notre rythme tu la verras très bientôt, la mort… »
Cette remarque sur le rythme me fit tiquer. Il n’y avait pas de temps dans ce que je me faisais subir. Il n’y avait qu’une succession d’instants choisis au grès de mon désir.
« Ecoute-moi Nour, essaie d’oublier notre situation, essaie de tout oublier. Le désert, la soif, le ciel, les dunes, ce qu’on a vécu ces derniers mois ensemble, tout, essaie de tout oublier. Essaie de faire, je sais pas moi, comme si nous étions dans un resto à Finisterre… »
« Comme après ton gain à la loterie, lorsqu’on a décidé de tout plaquer ? »
« Peu importe. Tu es là , tu es maintenant, et tu peux tout. Ce n’est pas une question de modifier ton passé, parce que si tu le fais tu seras quelqu’un d’autre et on rentrerait dans un paradoxe. Ce n’est pas non plus une question de voir ton avenir et d’essayer de le changer, parce que quoi que tu fasses tu le feras pour que cet avenir arrive, sans pouvoir y échapper. Non ce que je te propose se passe en-dehors du temps. Il s’agit de pouvoir tout changer, là , maintenant, de changer toute la réalité qui t’entoure excepté toi. Parce que si tu essayais de te changer toi on rentrerait dans un nouveau paradoxe et ce serait la galère. Alors ? Que ferais-tu ? »
« Je ferais apparaître une oasis de rêve de l’autre côté de cette dune. »


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26 juillet 2005

« Nour ! Attends ! Nous ne sommes plus à Finisterre ! Nous sommes dans un désert ! »
Mon cri avait sans doute l’intonation d’une remarque ridicule mais j’étais stupéfait de ma découverte. Nous étions dans un désert parce que je l’avais voulu. J’avais souhaité le vide autour de nous et quoi de plus logique que le Sahara ? J’ai pédalé dans le sable à la suite de Nour, et je m’enfonçais à mi-mollet à chaque pas. Le sable nous engloutissait, soyeux et indifférent. Nour m’attendit au sommet de la dune. Je l’ai attrapée par les épaules.
« Nour c’est fantastique tu te rends compte ? »
« Tu pètes les plombs. C’est la folie des grandeurs ou la folie tout court. »
« Mais il y a quelques instants nous étions dans un resto huppé à Finisterre et là on se retrouve au beau milieu d’un désert. Tout ça, écoute-moi bien, parce que je le veux ! »
« Oh oui tu l’as voulu. J’ai quitté une relation vieille de cinq ans, et crois-moi ou pas ça ne marchait pas si mal, tu as abandonné femme et enfants pour me suivre dans ma « mission humanitaire », on a joué aux princes en Afrique d’un pays à l’autre, ou devrais-je dire d’un hôtel cinq étoiles à l’autres parce que ça n’a rien à voir avec l’Afrique, lorsque t’es venue l’idée lumineuse de faire une expédition dans le Sahara… C’est sûr tu l’as voulu. Tu as voulu voir comment l’argent pourrait grossir à la démesure le désespoir que j’ai toujours connu en toi. Abandonner notre guide, gesticuler de bonheur sous les étoiles, ivres de vin et de coke sur des kilomètres, la grande illumination quoi. Mais là excuse-moi je suis redescendue. Et je me rends compte que j’ai trop bien joué le rôle de la femme idéale décuplée par ta folie des grandeurs. J’en ai marre. Je veux faire mon job et arrêter de jouer au bédouin snobinard. Médecin humanitaire c’est pour ça que je suis partie, tu te rappelles ou tu es trop troué de tunes pour voir autre chose que la mort grandiose que tu te souhaites ? »
Elle m’avait attrapé par le col pour me cracher à la figure tous ces moments que j’étais censé connaître. Mais il n’y avait rien de vrai là -dedans. Simplement une idée du passé qui s’était construite pour faire que mon vœu de me retrouver nulle part en sa compagnie se réalise. Pourtant elle y croyait à tout ce passé. Non seulement elle y croyait mais elle avait vécu tous ces évènements avec moi.
« Nour, écoute-moi bien. Je sais bien que tout ce qui nous arrive te paraît horriblement concret. Que tu nous vois perdu au milieu du Sahara à cause de mes délires ratés. Mais c’est faux. Tout ça c’est… c’est… »


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25 juillet 2005

Je me suis dégagé brutalement.
« Il n’y a pas de demain ! Tout ce que nous vivons en ce moment est faux ! Il n’y a pas de demain, il n’y a pas d’avenir et il n’y a pas de temps, tu comprends ? Je suis mort ! Un truc m’a explosé la cervelle sur le balcon et je suis mort ! »
Aux regards de Nour et de nos voisins de table, il parut clair que ce truc qui m’avait explosé la cervelle devait être une forme de LSD aux endomorphines particulièrement efficaces. Certains hommes pompeux et virils commencèrent à se plaindre aux serveurs qui entre-temps s’étaient tous changés en hippocampes frétillants.
Elle me tirait entre les Mercedes rutilantes alignées dans le parking, les jets de sable fin sous mes pieds flottaient comme si nous marchions sous l’eau.
« Tu comprends pas que ce n’est pas MOI qui délire mais tout le reste ?! Je suis vrai et je suis l’unique chose vraie ici ! Arrête Nour, arrête-toi ! »
D’une main je l’attirai contre moi et tout naturellement nous nous couchions sur l’avant encore chaud d’une décapotable.
« J’ai envie de toi, Nour, c’est la seule chose vraie ici. C’est la seule chose vraie partout. »
Le sable flottait autour de nous et près de la falaise dans le noir océanique je crus distinguer quelques algues qui s’ennuyaient au gré du courant. Elle portait une robe légère sans soutien-gorge, ses seins contre moi s’étalèrent tels deux bombes électriques. Nour se prit au jeu et m’enroba de ses jambes. J’ai senti le mouvement impatient de mes spermatozoïdes, l’élan primordial qui m’aspirait vers elle. J’eus la grandiose idée de vouloir être nulle part en compagnie de Nour, que nous, la Terre et les étoiles. L’espace interstellaire m’aurait plu, pas une seule molécule pour nous séparer, un désert de pensées, un désert d’existences, un désert d’humanité.
« Tu es sûr que tu es la seule personne vraie ici ? », murmura-t-elle.
« Non, tout ce qui va vers toi me semble vrai… »
« Et l’eau ? », gémit-elle encore.
« Quoi l’eau ? »
« Tu n’as pas encore soif ? »
« Pourquoi aurais-je soif ? »
Son visage se glaça sur moi. Sèchement elle plia les jambes et me propulsa loin derrière au bas de la dune. Elle hurla :
« Parce qu’on est en train de crever au milieu du désert ! Parce que tout ton pognon ne peut pas remplacer tout ce sable par une seule source ! Parce que nous sommes ici à cause des délires mégalos de nouveau riche de Monsieur qui veut découvrir les sensations fortes ! Parce que nous sommes perdus au milieu du Sahara et que le seul truc auquel tu penses maintenant c’est troncher avant de crever ! »
Malgré ma surprise devant cette nouvelle situation je pris le temps d’observer la clarté de la Voie Lactée admirablement proportionnée aux dessins infinis des dunes qui nous entouraient. Le sable était froid. Nour s’enveloppa d’un voile en zéphire et maugréa encore deux ou trois insultes avant de reprendre la marche vers le sommet.


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24 juillet 2005

La paire de claques fut rapide et souple. Mes joues avaient été secouées de gauche à droite. Nour était d’un naturel paisible et d’une certaine façon la voir fulminer debout devant moi, son décolleté explosant presque de rage (et c’est beau un décolleté plein d’halètements), avait un je ne sais quoi de comique. Mais elle s’est contentée de lâcher un glacial :
« Tu as bien vite changé. »
Sur ce, un mille-pattes géant aux couleurs jaunasses sorti de je ne sais où vint frétiller entre mes jambes. A travers le pantalon, ses antennes tendues me chatouillèrent les testicules de manière fort agréable et un frisson de plaisir m’hérissa la nuque. Je dus me lever aussi pour éviter d’étaler mon émoi.
« Nour je pensais que nous pourrions faire l’amour sur la plage là -bas, un peu plus bas. Tu vois, sur le sable lisse et les vagues bien fraîches… »
Aux tables avoisinantes, les femmes avaient l’air effrayées, les hommes, amusés.
« Ma parole, mais tu as pris une drogue quand tu es parti aux toilettes avant ?! »
« Moi ? Pas du tout ! Je suis juste mort il y a quelques minutes, j’ai du jouer au ninja contre un vieil ami que tu ne connais pas, et ensuite je l’ai transpercé d’un sabre portant mon nom avant de terminer un verre en ta compagnie. Et je t’avertis qu’il y a un mille-pattes géant tout à fait saugrenu sous notre table. Avoue que c’est nettement plus drôle que de juste s’enfiler de la coke. »
Elle me connaissait bien, Nour, et au croisement de nos regards elle comprit tout de suite que je n’étais pas vraiment en train de m’amuser mais en train de sombrer dans le délire. Un serveur en forme d’hippocampe arriva avec de steaks de bœuf flambés pour servir une longue tablée de convives qui tous s’étaient tus pour me dévisager sans gêne.
« Quoi, vous croyez que de se faire servir par un hippocampe aussi maigrelet est moins intéressant qu’une scène de ménage ?! »
Ils se détournèrent à contrecoeur pour faire semblant de se concentrer sur l’arrivée enflammée de leurs steaks. L’hippocampe frétilla. Nour me prit par la taille. C’était bon de la sentir tout contre moi. Elle avait une odeur de cire à la cannelle. L’érection sollicitée par le mille-pattes s’en trouva accentuée.
« On va retourner à Compostelle et je vais te ramener chez toi. Quoi que tu aies pris ça passera d’ici demain, j’espère. N’oublie pas que tes filles terminent l’école demain et que vous allez partir à Ibiza. »
« Pas question ! », hurlai-je.


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23 juillet 2005

Elle souriait de ma dernière remarque, toujours aussi peu confiante en son charme naturel, pensant parfois qu’elle m’ennuyait profondément. Je n’avais jamais été prodigue en compliments dans notre relation.
« Alors comme ça tu passes un moment agréable avec moi, ça t’arrive ? », rajouta-t-elle.
« Disons que je n’ai pas vraiment la sensation d’exister, en ce moment, j’ai l’impression de participer à une vaste mise en scène. »
« Peut-être que c’est à cause de ton gain récent à la Loterie. C’est plutôt chamboulant ce genre d’évènement, non ? »
« Hem, mon gain récent ? De quoi tu parles ? »
Elle m’a observé de travers :
« Moi j’ai l’impression que s’il y a une mise en scène organisée ici, tu en es l’unique instigateur… »
La brise de terre adoucissait la nuit. Au bas de la falaise, les vagues glissaient comme des louanges, et Nour brillait près de la bougie, ivre et souriante. Elle insista, presque sérieuse soudain.
« Allez avoue-moi tout. Le champagne, ce restaurant, tous ces gens autour de nous sont des acteurs que tu as payé pour servir de décor à … »
« Oui, à quoi ? »
« Tu sais bien à quoi. »
« J’ai envie de te l’entendre dire. »
Elle se tortilla sur sa chaise et reversa une rasade d’Albariño dans nos verres, qu’elle avala rapidement, par petites gorgées.
« Tu sais bien à quoi. »
Cette histoire de loterie me chicanait. Pour moi c’était vieux d’années alors que Nour en parlait comme si cela venait d’arriver. Je me rappelai que si cela venait d’arriver elle était aussi sur le point de partir.
« Tu crois que j’aurais envie que quelque chose se passe entre nous alors que je suis marié et que dans quelques jours tu pars faire de l’humanitaire en Afrique ? »
« On n’a pas besoin de raison quand on veut aimer. »
Je n’avais jamais connu Nour aussi entreprenante. L’alcool me parut ici une piètre explication. Désorienté, j’ai décidé de couper court à tout ce petit jeu dont l’hypocrisie m’apparut aussi caricaturale que mon « réveil » dans une pièce blanche au-dessus de Compostelle.
« Ce n’est pas plutôt de mon gain à la Loterie que tu veux tomber amoureuse ? »


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