Du béton et du sang

Du béton partout. Entre ses pensées, contre son avenir, sous ses pieds, écrasant chaque jour, du béton. Cette grisaille lisse et permanente ne l’opprime pas cependant. Car il aime le béton. C’est pour cela qu’il aime les chantiers, à leurs débuts, avant que le béton ne s’efface derrière des matières soi-disant esthétiques. Rien de plus agréable que le béton. Souvent, les panneaux de bois des coffrages y laissent les traces de leurs nervures. Les empreintes horizontales de ces lignes et leurs noeuds aplatis dans la pierre grise créent un amusant mélange de sensations. Le bois dans la pierre, la pierre au fond du bois, on ne sait plus trop. La plus brutale et la plus économique idée de l’homme se confond avec la nature.

Alors que les autres crient et scient, et tordent et chauffent, et fixent et portent, et entassent et mélangent, l’ouvrier dans un coin à l’abri du regard de son chef, caresse le béton. Il palpe ses renflements, tâte ses creux, suit ses dessins, les taches d’humidités et les lignes et les bulbes figées de la caillasse, le long d’un mur épais, vide et silencieux, en bas, vers la cave du centre commercial en construction. Il peut sentir comme il est aimé par le béton. Ce n’est pas une affinité poétique, ni un désir de pénétrer comme seuls les miroirs peuvent les refléter, mais une force réelle, présente, émanant de la pierre moulue en murs lorsqu’il l’effleure. L’ouvrier sait que cette pierre n’est pas exactement celle des montagnes, même si les montagnes en sont la source. C’est une pierre raffinée par l’homme, coulée selon sa raison et sa volonté, une pierre en contact avec l’humanité, transformée par elle, mais préservant toujours une qualité brutale et insaisissable, hors du temps de l’homme. C’est pour cela qu’un mur en béton est le seul contact possible entre deux mondes. La pierre et la chaire. L’une immortelle, l’autre éphémère. L’un touché, demandant à être touché et ressenti à la surface de son immobilité, l’autre remuant, tremblant, bougeant fébrilement, avec dans ses doigts les battements sourds et fragiles de sa rapide vie. L’ouvrier sait que cette pierre n’est pas exactement celle des montagnes, mais il l’a suffisamment apprise et entendue, des années déjà , elle lui a parlé et l’a guidé dans ses rêves, pour aller maintenant enfin au-devant des montagnes elles-mêmes. Il sent l’éventualité d’une vaste liberté, douce et froide, sous la paume de sa main.

Une réponse

  1. Avatar de Bordo
    Bordo

    J’aime bien le style

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