Littérature suisse
Dessins suissesadmin
:: 6 septembre Le temps ne nous aide pas
:: 28 août Le vent de panique
:: 21 juin Un jour d'été
:: 8 juin Avant de s’endormir
:: 19 mai La famille
:: 18 mai La dent de la Nuit
:: 3 mai La distance
:: 1 mai Dans le temps
:: 15 avril Dans la solitude qui n'existe pas
:: 1 avril Comme si rien
:: 28 mars L'Ange Virus
:: 9 mars La bite molle
:: 8 mars Seule et bien
:: 28 février Ne pas être à la recherche
:: 26 février Se bercer
:: 15 février Mes caresses
:: 7 février Jouissant
:: 4 février Comme le bonheur
:: 31 janvier Jeudi soir
:: 21 janvier Bestiaire magaliesque
:: 19 janvier Le dernier dimanche
:: 15 janvier sable
:: 24 décembre des lèvres de noël
:: 21 décembre Tara
:: 18 décembre Dans l’obscur corridor des totalités
:: 12 décembre Un ruisseau de ressemblances
:: 20 novembre tout était immédiatement possible
:: 26 octobre Dialogue autour d’une feuille
:: 11 octobre Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre Impossibles calculs
:: 30 septembre Projet Lima
:: 28 septembre Silvina Simao Valente et Marc au Beau-Rivage
:: 10 septembre Nul ne sait nul n’a vu
:: 31 août Taches rouges sur Gran Sasso
:: 15 août Mowgli
:: 11 octobre | Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre | Impossibles calculs
:: 28 septembre | Silvina Simao Valente et Marc au Beau-Rivage
:: 13 juin | Justice?
:: 25 mai | L’envol
:: 4 mars | Mazot japonais
:: 17 février | La forêt sombre
:: 9 février | L’oeil retiré
:: 6 janvier | Tube infuseur de vie
:: 18 novembre | Effusion lente
:: 24 octobre | Le dernier des musées
:: 11 septembre | Sémantique urbaine
:: 21 juin | L’été flamboyant

Archive pour mai 2007

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31 mai 2007

En m’asseyant dans le train j’ai eu un flash comme dans les films où le héros a une vision (d’ailleurs je vis un film et je suis un héros) que Laetitia interpréterait tout de suite comme un miracle et je l’ai vue virvolter lentement dans un jardin anglais taillé en labyrinthe, vêtue de mousseline blanche et souriante, lasse et souriante. Parce qu’elle danse dans un univers à part, où elle s’est perdue. Mais c’est une perte éternelle et glorieuse que celle de son labyrinthe: il mène vers de sombres forêts où personne n’ose vraiment se rendre, que tout le monde critique et dénigre. Non loin de la folie. Une analyse purement cérébrale de Laetitia la desservirait; beaucoup trop de gens inintéressants la traiteraient de folle, pour simplifier (parce que c’est très arrangeant la folie comme raison), alors que d’autres plus enfermés dans leur système, argumenteraient, professeuraux… Cas de dissociation structurelle de la personnalité du à un choc émotionnel violent (trauma, en l’occurrence une rupture) l’ayant projeté vers son principal référant éducationnel, la religion; cette attitude introspective s’est lentement changée en enfermement supporté par une glorification religieuse béate de nature décompensatoire; la prolongation de l’état dissociatif jusqu’à l’aliénation pathologique à caractère antisocial n’est pas due au choc de la rupture mais à la recherche d’un chemin unique, d’une voie particulière, induite et accentuée par le trauma; cette recherche provient de la frustration du patient à ne pas réussir à vivre une vie rêvée: vie d’artiste, succès, reconnaissance, besoin d’être admiré, aimé, voir suivi, vie sentimale réussie; d’où un sentiment d’échec totalement enfoui dans la ferveur religieuse permettant ultimement au patient d’échapper au trauma et à la persistance d’un état dépressif refoulé en les percevant comme une forme de distinction spirituelle unique. Je pourrais continuer… Mais ce n’est pas "ma" Laetitia ça, me rote du regard le serveur, qui aujourd’hui semble souffrir de quelques soucis digestifs. Cette Laetitia qui s’en allait de part le monde avec tout le charme naturel qui l’accompagne partout, à la conquête des étoiles comme on dit dans les milieux autorisés, le rêve de devenir actrice, car c’est bien là le rôle qui lui sied le mieux, le métier capable de canaliser d’elle aux autres tout ce charisme féminin qu’elle peut dégager. Au lieu de cela je contemple aujourd’hui un épouvantable champ de bataille quand je l’observe, ma Laetitia, avec cette vapeur matinale flottant dans l’odeur de la peine et du sang. Et je sais que j’ai sous les yeux le résultat d’un destin déchu, repoussé, évité. Moi aussi finalement je ne vis pas exactement ce à quoi je me préparais (monter les marches de Canne, écrivain célèbre, adaptation au cinéma etc etc), nous sommes nombreux à ne pas vivre ce qu’on nomme communément les "rêves de jeunesse": le succès des magasines people est le témoin de cette déception générale comme du rêve permanent qu’ils provoquent. Mais j’ai eu des enfants, un peu par hasard certes, mais voilà , avoir des enfants est un phénomène qui m’a forcé à faire des concessions, à jouer un jeu diplomatique serré avec la réalité. Tandis que Laetitia, c’est un peu comme si sa rupture il y a 10 ans lui avait dit: "Tu ne joueras pas pour le metteur en scène dont tu es amoureuse et tu ne seras pas actrice. Tu vas arrêter toutes ces frivolités maintenant et prier pour ton avenir. Basta." Alors elle a prié, ô oui elle a prié, prié le long de cheminements intérieurs interminables, et elle est revenue à cette réalité commune en entamant des études de sciences humaines. Et cette formidable capacité de briller au-devant des autres s’est lentement changée, par dépis, en rêve absolu de sanctification; l’alcool, la drogue, la déchéance etc, tout cela était trop banal pour Laetitia qui a cherché la canonisation pour remplacer la simple illumination des feux des projecteurs… Si j’étais son metteur en scène je dirais que cette scène-là il faut la rejouer. Que tu peux heureusement toujours la rejouer. L, a, e dans l’a, t, i, t, i, a. Ô miracle.


Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.


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29 mai 2007

Il a vraiment l’allure du gentil androïde Sonny faisant la réplique à Will Smith dans I, Robot, ou une version adulte du petit David Swinton dans A.I. de Spielberg. Apparence plastique, yeux fait exprès pétillants, sourire cordial, mouvements posés, déplacements coordonnés, un homme politique doit se positionner physiquement selon ses convictions, sa gestuelle est calculée pour obéir à des objectifs précis, O. occupe l’espace comme un homme politique en vacances, avec une aisance presque liquide. Ce qui, forcément, est suspect. Parfois j’aurais envie de lui couper les doigts un à un juste pour que son avenant minois soit déformé par une expression plus contrastée. Il émane de lui une énergie proche de celle d’un Liquid Crystal Dysplay: je le contemple en m’attendant à ce qu’il se passe quelque chose mais il ne se passera rien si je n’appuie pas sur une touche. Notre relation doit être faussée parce qu’il sort avec S., mon ex. Faussée dans le sens qu’il se déplace devant moi un peu comme si j’étais l’oncle ou le grand frère de S., avec des espacements de politesse et de douceur. Mais je l’imagine aussi m’ôter les lunettes et me gifler soudainement et sans raison particulière, avant de replacer mes lunettes tranquillement. Qu’il soit un candide introspectif, geek faisant tournoyer autour de lui ses idées de programmation dans un système de pensées clos, presque autiste, me donne le sentiment qu’il ne cache finalement pas grand chose. Il joue la comédie du savant farfelu, entretenant une ambiguïté polie parcourue de secousses internes, silencieuses, arithmétiques, et au-delà il attend peut-être une déclaration de guerre, un changement radical qui le ferait discrètement sourire. Une statue paisible sur son socle, mais une de ces statues qui nous observent où qu’on se tienne, avec selon l’angle une ombre un peu inquiétante sur les paupières. Il fait aussi souvent les aller-retour entre Lausanne et Genève, je soupçonne que ces déplacements sont une sorte de cure de solitude, une méditation provoquée par l’éloignement des Lausannois et le rapprochement des Genevois, et le soir inversement. Dans le souci d’être entouré par un univers maîtrisé au maximum. Quand je le vois dans le train avec son sourire détendu et le regard pétillant pour une toute autre raison que le fait de me croiser, je croirais qu’il porte autour de la taille une ceinture d’explosifs.


Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.


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27 mai 2007

Je vis avec elle depuis huit ans et c’est seulement en la voyant assise devant le décor de mon déplacement quotidien – chaises vissées, tables en formica, mini-bar surchargé de pains au chocolats brillant si fort sous le néon qu’ils ont l’air en plastique – que je me rends compte de la distance qui s’est graduellement établie entre nous au long de ces années rapides. Dans notre vie de couple et vie de famille, j’ai presque fini par oublier qu’on faisait de plus en plus semblant, qu’on s’avançait encore plus loin vers cet illusion de bonheur familial, cet idéal entretenu ni par elle ni par moi, vissé dans l’espoir d’un avenir un jour différent comme les chaises du wagon-restaurant. Elle m’accompagne aujourd’hui exceptionnellement parce qu’elle doit signer à Genève des papiers sur le décès de sa mère. Mirko dort à ses côtés dans la poussette qu’elle secoue nerveusement, et Lorna dort chez ses grand-parents: invraisemblance concédée par Aranyo uniquement par l’injuste nécessité. D’ailleurs elle trépigne sur sa chaise de cette manière qui me rend moi-même si nerveux, je déteste ça. Elle éternue et se mouche sèchement alors qu’on passe Nyon sans avoir parlé. Je sais qu’elle est nerveuse parce que jamais elle ne veut, ne peut, travailler contre l’inénarrable bien-être de "ses" rejetons et d’avoir laissé Lorna pleurant chez ses grand-parents est à ses yeux une faute aussi grave que de l’avoir abandonnée à un réseau pédophile. Elle doit assurer leur bonheur, un point c’est tout. Et autour de cet axe inébranlable elle construit les mouvements de sa machinerie du quotidien, jetant les branches de son arbre mécanique autour d’elle afin que tout désserve ce but ultime, cet objectif géant, le sens de sa vie depuis six ans et dans lequel je suis tout au plus une bouteille d’huile posée à côté. Ou un grain de sable. Ou un bug indésirable mais nécessaire, dans sa "Matrice". Seul de l’autre côté de la table, parfois je culpabilise, je me dis que si elle ne m’accepte pas dans son système en me rejetant inconsciemment, c’est peut-être parce que je me rends constamment innacceptable. Cette idée provoque un tic illuminé en me détournant vers la vision du lac matinal et morne: elle a créé un système et elle ne parvient pas à m’y intégrer parce que je refuse instinctivement d’intégrer quel que système que ce soit. J’ai horreur des systèmes. Plus particulièrement j’ai horreur des systèmes de vie nous précuisant des schémas précis, des attitudes attendues, des comportements à avoir dans telle ou telle circonstance pour être heureux et vivre en harmonie et agir pour le bien du monde: ce type de chimère hippio-intellectuelle qu’Aranyo affectionne. Par exemple j’aime bien acheter des croissants pour me sentir un peu heureux le temps d’un dimanche matin. Mais elle considère cela de façon presque hautaine, comme un geste de défoulement pécunier dont on pourrait se passer. D’ailleurs toute dépense ne contribuant pas directement au bon fonctionnement de la mécanique de ses jours est suspecte et l’irrite. Ne lui offrez jamais de cadeau: elle risquerait de vous insulter. Je crois en réalité qu’elle aimerait bien être une femme battue, c’est son objectif inavoué afin d’incarner l’ultime victime et de justifier ainsi toutes les mesures radicales que son esprit un peu limité prépare pour le bon fonctionnement de sa mécanique. Car elle se pose en victime de la vie mais pour l’être complètement il faut que je la frappe le plus souvent possible, sinon ça lui manque. En ce sens aussi elle aime bien entendre les hurlements de ses enfants car ainsi en les éteignant elle se sent à la fois victime et utile. Une victime utile esclave du bonheur préparé de ses enfants, un abrégé qui m’a arraché un sourire en passant Versoix. Qu’elle ne soit qu’une femme frustrée se sacrifiant pour ses enfants à l’intérieur d’un univers bâti sur l’autisme et la peur de ne pas être à la hauteur ne lui effleure jamais l’esprit: sa mécanique huilée ne peut se permettre le doute. Arrivés à Genève nous n’avions toujours rien dit. Avant de s’éloigner sur le quai elle m’a dit poliment "Bonne journée" parce que ce type d’expression polie comme "Bonjour tu as passé une bonne journée" ou "Bonne nuit" contribue aux roulements parfaitement artificiels de sa mécanique bien huilée, et j’ai grimacé un rictus en l’observant quelques secondes se dépêcher d’aller à sa tâche pour pouvoir revenir le plus vite possible vers Lorna, qu’elle imagine en ce moment chez mes parents en train d’hurler à la mort en l’appelant. Ce qui est probablement vrai: elle construira ses enfants à la hauteur de ses peurs.


Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.


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26 mai 2007

Son sourire avait un impact certain sur les autres, et elle aimait bien avoir un impact certain sur les autres. C’est sans doute pour cela que son sourire était si généreux, si vaste, plissant les yeux comme pour en exprimer plus, large dentition qui à défaut de pouvoir croquer montrait combien elle a faim des autres. Je me rappelle surtout de son sourire parce que c’était comme si elle avait eu envie de moi, alors qu’en réalité elle voulait briller sur moi, essentiellement. Et briller pour elle signifiait m’emmener dans son univers tout en mouvements, d’idées, de gestes et d’action permanente. Une grande valse avec les autres et pour les autres, et elle au centre. Parfois un homme se coinçait entre ses jambes et elle le prenait dans son lit, puis l’emportait avec elle le temps que la relation fonctionne. Et pas une seconde de plus. Peut-être avec l’âge poinçonne-t-elle son intransigeance de petites concessions aimables. Mais pas une de trop. L’action qu’elle entreprend en permanence ne peut se permettre de se prendre les pieds dans de vaines tergiversations. Elle connait toutes les émotions possibles pour autant que celles-ci se reflètent joliment dans les yeux de son interlocuteur. Trois enfants, deux mariages, un peloton d’hommes essayés-pas-pu, et entre deux cafés elle organisait un festival ici, des cours de graphisme là , des films de propagande sur l’éconimie durable par là -bas et sous un coude elle gérait son agence de pub, un enfant dans un bras, l’autre sous la table avec la stagiaire account et un téléphone portable coincé contre l’oreille. D’ailleurs je l’ai croisée en partance pour Paris, dans le train avec sa fillette de 2 semaines et son téléphone portable, auquel elle parle comme si elle s’adressait à un ministre. Deux semaines après l’accouchement, donc; elle portait beaucoup plus d’intérêt aux détails techniques de son nouveau portable qu’à son nouveau-né. Elle allait une semaine à Paris pour rencontrer un célèbre magnétiseur dadaïste qui lui permettrait d’arrêter de fumer. Parce qu’une femme de la trempe de Brigitte a besoin de rencontrer des gens célèbres avec des idées à sa hauteur. Des idées contemporaines et, comme on dit ces temps, proactives. Des idées changeant des consensus habituels, des idées pour faire bouger le monde, et plus vite que ça, et elle au-devant de la scène le micro entre les ongles et son sourire gargantuesque au sommet de ces jeans sexy et cool, sous ces projecteurs dont la chaleur lui est finalement si douce. Un ego à sa hauteur, tout à la fois ample et souriant et envahissant. Et parfois, au détour d’un coup de reins, discrètement manipulateur. Brigitte a essayé de me convaincre en trente minutes que le monde courait droit à sa perte si chacun de nous ne cherchait pas à changer ses habitudes de consommateur occidental passif, avec ses yeux en amandes qui cherchaient à picorer toute mon attention, avec douceur et fermeté comme disent certains tortionnaires. Et au bout de trente minutes, en la laissant à son manuel dans le train, je me suis dit qu’en effet je devrais me mettre à trier mes ordures ménagères. Je suis allé voir le site web de son magasine sur l’économie durable. Rien que pour son sourire et rien que pour son charme. Je penserai à son corps voluptueux en vidant fièrement mes détritus végétaux (et sans doute aussi en vidant mes gonades génératrices, moins fièrement): elle a gagné son pari, elle m’a convaincu, grâce à elle le monde avancera, vers le mieux ce n’est pas certain, mais il avancera. Elle a gagné son pari mais elle a perdu depuis longtemps le souvenir d’une après-midi inutile de tendre auto-destruction, où je me confine trop rarement en m’étirant dans la vase épuisante du jour, où il est si paisiblement possible de déprimer à avoir envie d’en crever. Cet éclat de faïence brisée me manque dans le souvenir durable du regard de Brigitte. Ou alors, peut-être est-ce parce qu’elle le cache si admirablement, qu’il me manque.


Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.


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23 mai 2007

Par un hiver si tendre de mon enfance, alors que la lumière du matin descendait lentement sur un paysage blanc, j’arpentais le chemin de l’école dans la pénombre. Songeant à elle du haut de ses treize ans et à moi du bas de mes 10 ans. Les flocons n’avaient aucune consistance, le monde entier par-delà le brouillard n’avait aucune consistance, seule, elle trônait dans l’immensité du jeune garçon. J’aurais pu la détacher du ciel en lui adressant au moins la parole, mais elle était bien trop belle pour que je la supporte de près. La perfection une classe au-dessus. Je n’avais aucune notion de la beauté du corps d’une femme ou des lignes de son visage, mon amour brillait c’est tout, pur rayonnement. J’aurais du aller vers elle pour lui déclarer mon amour, elle m’aurait ri au nez, peut-être avec un trou à la place d’une dent, et de plus près j’aurais trouvé son regard stupide et je l’aurais dédaignée et si vite oubliée. Si vite comme un jouet perdu. Mais elle est devenue un dolmen ancrant les lois de l’amour dans l’impossibilité pathétique de le vivre, l’amour. Puisqu’elle se tenait là dans le brouillard, elle aussi en avance sur les autres, dans la cour de l’école sautillant pour se réchauffer. Ensemble, nous, si proches, si seuls, par hasard. Et là ma vie, machouillant sa clope, a dit au petit David, que si "tu y vas ta vie sera comme ça mais si tu n’y vas pas alors ta vie sera autrement", dans un de ces élans que la vie sort parfois et qui n’ont aucun sens. Le petite David s’est amusé sur un tas de neige à faire du toboggan parce que sur le coup ça paraissait vraiment drôle, de faire du toboggan sur un tas de neige à quelques pas d’une déesse. Alors la vie s’est déroulée autrement.


Ce texte n’engage que son auteur et ne prétend en rien être exhaustif ou représentatif de quiconque. Il s’agit d’un instantané subjectif, d’une représentation parcellaire et momentanée, ayant pour but l’esquisse littéraire d’un personnage fictif autour d’une personne existante. En aucun cas ce texte n’a pour prétention ou objectif le viol de la vie privée ou la description unilatérale d’une personne existante. A considérer avec précautions, tel un tabloïde de seconde catégorie.


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22 mai 2007

D’avant en arrière, d’avant en arrière, elle tangue au bord de l’Arve, et la circulation de bourdonner, piétonne et polluante mais cotonneuse, alors qu’elle tangue réchauffée par le soleil que les cîmes libèrent. Elle a le réflexe de la mèche derrière l’oreille, de plus près se mordille la lèvre, et elle tangue sans se voir tanguer comme si le courant de l’Arve la portait plus loin vers le fleuve, vers le Jura, la Franche-Comté, les villages baillant le long du Rhône et Lyon klaxonnant sous son nuage de poussières, et sans doute flotte-t-elle plus loin le long des falaises que le fleuve a creusé, mais elle ne tangue plus, s’ébroue et n’arrive pas plus loin, là -bas vers ce soleil riant qui lisse la mer. Maintenant elle a abandonné la rivière et traverse le passage piétons sous une huée d’insultes si matinales et des crissements de freins aigre-doux. Elle a prit une grande décision. Elle va lui dire qu’elle le quitte. Elle va leur dire qu’elle démissionne. Ou elle va simplement prendre une grande inspiration et se remettre à obéir au courant de la rivière qui la fait doucement tanguer. En sautillant loin de mon sentier de guerre elle a l’âme qui danse avec les hirondelles, tandis que son sourire en coin s’en va, perdu à jamais comme un amour de vacances. Elle a été un préau désert le dernier jour d’école, une destination clignotant sur le billboard d’un aréoport, elle m’a permis le temps de quelques secondes de claquer la porte des journées et de courir merveilleusement inutile dans une forêt. Près d’une église au sommet de la colline, sous un orage d’été la nuit et la pluie élastique qui adoucit la peau, elle m’a enlacé et bousculé, marchandant mon âme avec le vent, elle m’a lancé en l’air vide et léger, en état de grâce, et je suis redescendu doucement sur le pont, tanguant comme elle près de l’Arve passagère. J’ai lentement, hésitant, repris le sentier d’asphalte autour du cou, reconstruisant sur mon visage cette attitude attendue de l’être en état de guerre assiégé par l’ennemi.


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21 mai 2007

L’équation de Cooley (1890) affirme très justement que l’estime de moi est un équilibre entre mes prétentions et mes succès, ou le jugement personnel que je porte sur mon aptitude à répondre à ces prétentions. J’affirme donc que si je pouvais révéler en moi l’élément qui me rend totalement unique, cela me permettrait alors de me distinguer totalement des autres et, par cette distinction, augmenter mon estime de moi-même et répondre à mes prétentions et atteindre un équilibre. Mais je pense que si je pouvais pointer du doigt sur chacun d’entre vous et te dire ce qui te rend totalement unique, tu n’aurais de cesse alors de tendre vers cette chose qui te rend totalement unique, même si cette chose te détruirait. Parce que tu saurais avec certitude qu’en tendant le plus possible vers cette chose te rendant totalement unique tu aurais la possibilité et la chance de découvrir une sorte d’unicité fondamentale, une force phénoménale qui brillerait sur les autres et les aiderait enfin, eux aussi. En engrangeant au passage le bénéfice d’inscrire mon nom aux panthéons, conséquence que j’ai toujours en tête. Donc en étant totalement égoïste, fermé sur mes propres désirs, fonçant toujours sur le même chemin sans rien n’attendre des autres et sans rien leur donner d’immédiat, je suis aussi en même temps en train de suivre un chemin qui apportera aux autres, possiblement, plus qu’il n’est imaginable en terme d’impact sur une large audience (donc sur le "karma" global de l’humanité). La recherche égoïste de l’estime de moi-même comme don total de mon être et de mon existence. Le seul souci reste donc bien de satisfaire l’estime de soi. Les causes rendant la vie totalement insupportable en ma compagnie sont le fait que ce don égoïste de moi ne soit pas immédiat et absolument certain: bien sûr c’est embêtant, on pourrait vite croire que je ne suis en fait qu’un sale con prétentieux. Ce qui me ramène à mes prétentions. Parce qu’à l’inverse, dans l’équation de Cooley, je pourrais très bien baisser ces prétentions. Pourquoi de telles prétentions hein? Est-ce que tout le monde en a comme moi? Sont-elles proportionnelles à la taille de mon ego? J’ai juste un besoin fou d’être aimé, suis juste un petit Caliméro tout épleuré dans son coin et je gesticule des mots pour qu’on m’aide en m’admirant. L’artiste raté en somme, et l’égocentrique de base. Peut-être suis-je parfois un peu ridicule, et donc touchant tout au plus. Je ne crois pas qu’on aie tous autant besoin de reconnaissance. Une mère de famille dévouée par exemple aura surtout le souci de préparer ses rejetons à une vie la plus intéressante possible, à ses yeux. Un artisan trouvera son contentement dans l’exercice de son travail et la satisfaction de son entourage, famille pour ses revenus et clients pour le service rendu. Bref il y a plein de sortes de gens qui vivent une équation de Cooley cool (oui je sais il était facile celui-là ). A l’inverse les acteurs ou tous ceux qui touchent de près loin ou de loin aux métiers du show-biz (y compris les politiciens) ont un besoin de reconnaissance tyrannesque. Mais ce besoin ondule au cours de l’existence, comme le démontrent Vanessa Paradis, Marlène Jobert, Julia Roberts, Angelina Jolie, Clotilde Courau, disparues tour à tour des écrans de cinéma parce que leur besoin de briller fut remplacé par une autre prétention: être de bonnes mères. La preuve donc qu’estime de soi ne rime pas toujours avec besoin de reconnaissance. Je pense aussi qu’en règle générale c’est une attitude très mâle. La peur provoquée par la perte du pouvoir face à l’idée de la mort et la recherche d’immortalité égoïste qui en découle. Le reste, se donner à l’art, s’offrir à l’humanité, faire don de son génie etc etc, c’est une argumentation un peu bidon et à vrai dire totalement boîteuse. Aussi boîteux que cette âme généreuse qui s’offre sans compter aux pauvres, aux malades, aux handicapés ou à sa famille: le produit de cette offrande est certes apprécié mais sa motivation peut être aussi stupide que la satisfaction du devoir accompli. Enfin, pour en revenir à moi qui suis assis dans le resto-bar d’un train en direction de Genève et médite sur les motivations existentielles du serveur, pour en revenir à moi, parce qu’il s’agit avant tout de l’estime de moi, je pense faire partie de ceux dont l’ego est si démesuré que rien, absolument rien ni aucune situation, ne contentera jamais pleinement. Même si je devais monter les marches de Cannes demain, et j’en rêve, je sais déjà que le surlendemain ou la semaine suivante je serais à nouveau de retour ici en train de me plaindre et de maudir le portier qui ne m’a pas souri après cette montée déprimante; des marches dont le rouge est tacheté de chewing-gums et sale vu de plus près.


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20 mai 2007

Jusqu’à trente ans j’ai bien aimé jouer à l’artiste maudit. Et dire que j’y ai vraiment cru, surtout au temps où je sortais avec Sylvia. Maintenant que je suis sur le point de devenir bedonnant et gras, assis sur le balcon et sous les hurlements agaçants des hirondelles, maintenant que chaque matin au réveil j’ai le dos coincé et la vessie douloureuse pour je ne sais trop quelle psychosomatique raison, maintenant que moi d’un naturel si calme – je parle d’un "naturel" datant d’avant mes enfants et surtout d’avant ma rencontre avec Alexandra – j’en viens à crier pour un rien sur elle et même sur les enfants, et même à la battre, moi le totem des diplomates frapper une femme, maintenant que je suis devenu un frustré avant l’âge ne pouvant assouvir ses besoins sexuels qu’avec des putes ou à la main, maintenant seulement je me rends compte que je n’ai jamais été destiné à vivre une vie d’artiste maudit, mais une vie de couple maudit. Pourquoi ne puis-je avoir une vie de couple normale? Sortir de temps à autres, entretenir un vie sociale, avoir, comme on le dit si joliment, un tissu de relations variées, pouvoir laisser les enfants à la maison avec un ami, et en toute tranquillité sortir main dans la main pour une belle nuit étoilée… Mais non j’ai une vie de papa et maman de jour permanents. Que je me sois changé en esclave… Je sais très bien qu’avoir des enfants représente un immense changement dans une vie. Oui un immense changement je suis d’accord, mais pas ça, pas cette existence de soumissions en soumissions entrecalées de disputes mornes et cyniques, de coups d’oeil froid, d’un couple de frère et soeur qui ne se supportent que par respect pour un idéal familial devenu pervers, gesticulant comme un clown la comédie d’un bonheur s’enfuyant toujours plus loin. Je sais très bien que je n’arrive pas à exprimer ma frustration aussi intensément que je la ressens, mais je me rappelle aussi et surtout d’une chose: non la vie avec les enfants, la vie de famille, la vie de couple, ce n’est pas seulement cet absurde décompte du temps jusqu’au soir venu où on s’affale, pathétique, soupirant, avant d’aller se coucher pour une autre mauvaise nuit, de laquelle je sortirai poisseux et courbaturé, non la vie de couple, la vie de famille, c’est aussi le rire et la liberté, l’amour, le sexe, la joie de vivre. Ma fille pète tout le temps et a l’estomac gros comme un ballon, et je soupçonne qu’elle entretient dans cet estomac distendu toute la tension permanente où son père se sent vivre, d’obligation en obligation et de culpabilité en culpabilité, répliquant à sa femme qui répète: on doit être un team, on doit être un team, oui mais un team pour une vie organisée par elle et dans l’unique but de servir le bonheur des enfants? Elle ne comprendra jamais que le bonheur des enfants passe avant tout par le bonheur des parents dans leur vie de couple. Et moi je la suis passivement dans son système de sacrifice total, de don total de soi, qui est bien sûr une fuite doublée de l’illusion qu’en donnant tout de soi-même ça ne peut que bien marcher, ça compensera tout le reste qui ne va pas, et moi je la suis passivement parce que je n’ai pas envie de lâcher mes enfants. J’ai mal à la peau, mal à mon corps, je me suis créé mon propre enfer en espérant que je pourrai mettre ma vie de couple, lamentable, de côté pour mes enfants; mais petit à petit je réalise que oui vraiment c’est encore pire que de divorcer et d’offrir mes propres enfants à l’autre père qui une fois prendra ma place. Je pense que la vraie solution consisterait à kidnapper mes propres enfants, à partir loin avec eux et laisser ma femme seule durant un an pour qu’elle reprenne place au coeur de sa propre existence, qu’elle retrouve une base, un fondement pour sa vie au-dehors de ses propres enfants. Mais je ricane car c’est n’importe quoi, car je sais bien que c’est impossible, que cette image du kidnapping démontre jusqu’à quel point elle vit soudée à l’existence de ses enfants, et que pour lui permettre de ne plus vivre aliénée par eux il faudrait simplement les tuer. Ce que je ne me sens pas encore prêt à faire: mon travail et ma vie de pendulaire apaisent encore un peu cette déchirure vidant mon coeur jour après jour. Et je serai sans doute le premier à crever de cette tension de vie impossible à résoudre autrement que par la disparition brutale.


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19 mai 2007

Il y a trop de paroles inutiles autour du simple fait d’écrire. "En fait avec ton pseudo blog tu cherches surtout à te faire le plus possible remarquer et d’ailleurs le titre est parlant: Manifestations inconnues d’un écrivain. Non ça devrait plutôt être: Manifestations d’un écrivain inconnu." Il m’a lancé cela, torve de derrière ses lunettes de soleil, Gérard, connard journaliste à l’Hebdo, alors que la foule du samedi matin empuantissait la rue de crème solaire. Gérard parle seulement quand il sait qu’il a raison. J’ai eu un relent digestif mauvais accompagné d’une envie de péter bruyante, sentant sous le T-shirt mon bourrelet de graisse transpirer plus que nécessaire. Accrochée à son bras, sa blonde lasciforme m’observait comme si j’avais été un sapin, sans rien de spécial, juste un sapin planté dans une forêt. "Hé David… Tu ne vas quand même pas me mentionner dans ton blog hein? Remarque, ça pourrait remonter un peu ta côte de popularité faite essentiellement j’imagine de visiteurs atterris par hasard? N’oublie pas alors de mentionner mon nom aussi!" Cette complainte permanente dans la voix des petits enfants; juste une longue et rauque complainte que je ne comprends pas, qui n’a aucun sens ou tous les sens que je veux bien lui attribuer, les gesticulations chaotiques d’un enfant qui fait sa crise et ne provoque aucune compassion, juste l’envie de le soulever par les cheveux et de le lâcher par la fenêtre, voilà dans une moindre mesure à quoi me font penser les lèvres de la bouche de Gérard m’adressant la parole. J’avais envie de lui découper le visage avec autant de soin qu’un ivrogne déposant sa bouteille vide au coin de la rue. D’un côté ma fille qui pleurnichait en tirant la gueule, de l’autre côté mon fils qui beuglait, mais je n’entendais que les yeux plissés et pétillants de Gérard qui ajoutait: "Tu sais bien. On se prend beaucoup trop la tête autour de notre existence, on cherche à faire mieux, on se sent moins bien que lui, pas assez bien que l’autre, trop ceci, trop cela, on finit par devenir une interminable complainte." Il balaya les pleurs de mes enfants du regard. "Une complainte de plus au milieu de tant d’autres, c’est ce qu’il y a de plus lâche et de plus facile. Surtout de plus facile. C’est mouillé, mou, lourdaud, faible. Etre journaliste et aller chercher de l’info intéressante pour en faire un blog, je trouve ça nettement plus courageux, vivant, guerrier quoi!" Sur ce dernier mot il avait presque tapé du pied parterre, levé à moitié le bras auquel était suspendu l’amorphe blonde. Derrière mes lunettes de soleil j’ai été un peu surpris: Gérard était vraiment en colère contre moi. Au moins il ne jouait pas la comédie, plus d’ironie, aucune hypocrisie. Gérard détestait me voir ramollir, gémir en silence dans mon coin, m’appâtir sous le rouleau du quotidien. Poussant un peu sa blonde vers l’étal d’un boucher, il bouscula presque le petit pour s’approcher encore de moi: "Ce qu’il faut c’est écrire des histoires, David, des his-toires." Gérard était complètement ivre. "Tu sais ce que font la plupart des gens qui savent écrire mais qui ne savent PAS écrire? Je vais te dire moi, parce qu’il y en a plein les rédacs’, et plein les blogs: ils se posent des questions pseudo-philosophiques, il se demandent pourquoi les mots font ci, pourquoi les mots ne font pas cela, pourquoi leur vie n’est pas comme cela et pourquoi elle est autant ceci, et la littérature et le dernier roman de et celui-ci est mieux que et gnagnagna…  En réalité David, en réalité ils roucoulent des inanités verbeuses, pour les faire rimer entre elles parce qu’elles ne riment à rien, ils remplissent des pages inutiles comme pour préparer une histoire que leur imagination faiblarde ne saura jamais inventer. Tu me déçois David, tu me déçois beaucoup!" Remballant sa blonde il a aussitôt tracé une ligne louche dans la foule. Je suis rentré avec les enfants hurlant qu’ils avaient faim, avec l’envie de frapper ma femme, péniblement refoulée grâce à la perspective brillante de m’enivrer à la nuit tombée, savoureuse automutilation. Salopard. Juste raconter des histoires hein?

 


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17 mai 2007

Oui en fait c’est quoi le sens de ma vie? Je n’ai pas d’amis, sauf peut-être les passagers du train de 7h00, et encore, je ne leur adresse jamais la parole, je ne souffre pas d’obsessions particulières, je fais mon travail sans que ce soit une véritable passion, uniquement parce que je ne sais pas quoi faire d’autre et qu’on me paye pour cela, je ne participe à aucune oeuvre de charité ni n’appartient à l’organigramme d’une association de quartier, j’aime mes enfants mais je sais très bien que dans 15 ans ils se barreront alors je peux difficilement les utiliser comme un sens dans ma vie, j’aime ma femme mais peut-être que je la tromperai encore, qu’on se quittera, ou qu’elle passera sous un camion, enfin là encore je ne vois pas en elle l’aboutissement de mon existence: l’amour passe et réapparaît ailleurs, au grès des hormones et des saisons. L’écriture? Oui il y a une époque où je considérais, à la manière d’un Rilke, l’art comme le seul et unique sens de ma vie sur terre. J’aurais tout pu sacrifier sur l’autel de mes ambitions créatrices. Amours, amitiés, famille, santé, travail; d’ailleurs tout y est passé. Mais la vie s’est agrippée à moi avec férocité, elle a planté ses griffes et bien que je fusse le dernier des hommes avec qui on aurait voulu vivre, qu’on aurait pu aimer pour avoir des enfants, moi le summum de l’égoïsme, la pierre ronde et polie par une ambition démesurée écrasant tout sur son passage, moi la vie m’a choisi pour avoir une famille, un boulot, et derrière cette routine commune, la pierre lisse et polie s’est changée en une tomate charnue et en réalité assez banale. Je me marre, comme disait l’autre*. Je ne suis pas non plus quelqu’un de haut en couleurs: à part quelques partouzes dans un hôtel de luxe payé par des clients, ou des nuits d’ivresse, je ne vois pas vraiment ce qui pourrait ressortir d’original de ma vie. Je sais je ressemble à un personnage contemporain de Houellebecq, ou à un cyborg psychanalysé par Dantec, ou encore à un criminel de guerre assureur dans la vie normale, comme s’évertue à nous le rappeler un Littel. Je suis comme tout le monde et à la fois complètement singulier, potentiellement dangereux, je suis ce tout le monde qui une nuit se lève, va à la cuisine chercher un long couteau, le plante dans le ventre de sa femme, étrangle ses enfants et se jète du balcon. Mais il ne me semble pas en l’occurrence que le but de ma vie soit si morbide. Et puis pourquoi les tuerais-je, comme je le disais avant, ils n’ont rien à faire dans les anciennes motivations de mon existence. Tout au plus incarnent-ils indirectement la preuve répétitive de ma banalité, de ma pauvreté créative, spirituelle, sociale. Mais je ne suis pas si stupide pour me bercer de l’illusion qu’en effaçant tout ce qui m’entoure, en partant comme un Henri Miller ou en utilisant un fusil come un Gary* ou un Ernest*, cela ne change quoi que ce soit. Du fait de cette pauvreté intime, ce grand puits au fond de l’âme ou bêtement cette absence d’adrénaline entre mes neurones, maintenant le sens de ma vie ne se situe même plus dans l’art, que j’écris désormais avec un petit a, le voyant comme un prétexte de plus pour se motiver à exister, une façon de grimper sur la tête des autres pour réussir à gesticuler devant la caméra comme la Zelda de Scott*. Où alors se trouve-t-il, le sens de ma vie? Est-ce que j’existe encore simplement parce que c’est la seule chose que je puisse faire sans rien faire? En me levant ce matin d’Ascenscion, encore ivre, glauque entre deux prostituées dans un hôtel près de la gare, en mentant à ma femme au téléphone, je me suis dit que pour ma santé mentale et physique il fallait que je me donne un nouveau but. Même s’il est évident qu’au départ ce nouveau but paraîtra complètement artificiel, peut-être qu’avec le temps et un peu d’insistance, si j’en suis encore capable, en contournant avec une soigneuse hypocrisie mes angoisses de ne pas être "grand", "important", "superman", ce but artificiel deviendra aussi solide que la pierre polie qui m’avait fait écrire et j’aurai à nouveau un sens. D’un certain point de vue, finalement tout est artificiel, tout est con, tout est à refaire et tout a déjà été refait. J’ai donc décidé de m’inscrire à des cours de théâtre.

*Michel Gérard Joseph Colucci
*Romain Gary
*Ernest Hemmingway
*Francis Scott Fitzgerald


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16 mai 2007

Au lieu de simplement dire merci, du haut de ce minuscule univers égocentrique de 21 ans, elle ricane, presque pédante à force de croire que tout lui est du. "Tout lui est du"… Ca y est je parle comme un vieux. Parfois je tombe sur la photo d’une jeune femme et quand je regarde sa date de naissance, je m’effondre, tétanisé d’horreur: 1985 passe encore, cette date je me la représente encore assez loin de moi, mais 1990… Elle a 17 ans cette année, cette fille mannequin qui s’est déjà fait refaire les seins et dont tous les journeaux affichent le dernier Armani. 1990, pour moi c’est "il n’y pas si longtemps que ça", j’entrais à l’uni, je me forgeais un caractère plein de croyances et de promesses, jeune homme à l’avenir sculpté dans le marbre, bla bla bla. Et elle était un nourrisson à ce moment. Je veux dire elle n’était rien, elle gesticulait, beuglait, têtait, alors que moi je rentrais à l’uni bon sang! C’est hallucinant. Comment peut-elle se permettre d’avoir déjà 17 ans et d’être si… si… si grande? Elle est devenue une femme depuis 1990 et pendant ce temps moi j’ai fait quoi, je suis devenu quoi? Le passage du temps est parfois si décevant. Cette digression pour revenir à ma pédante voisine de 21 ans (bien se rappeler qu’elle avait 4 ans en 1990), qui fait la fête le plus souvent possible, couche un peu partout avec un peu de tout, ne travaille que rarement ou alors comme "comédienne", ou parfois quand ça lui convient "danseuse"; parfois elle est aussi "chanteuse"… Bref elle se marre bien avec sa jeune vie, et la vie le lui rend dans la joie: bel appart dont le loyer est partagé avec une personne qui n’est jamais là , un entourage nombreux constitué de gens tout disposés à l’aider, elle et sa fille de 6 ans, l’argent de l’Etat, manne qui lui suffit à peine mais les boulots au noir dans des théâtres déserts compensent. Elle virevolte, tournoie, sourit au plus offrant, et quand je l’envoie balader alors qu’elle me demande si je peux aller poster une lettre pour elle, la voilà qui fulmine. Petite pouffiasse qui marchait depuis 3 ans en 1990 alors que moi j’étais grand, je savais lire, j’avais déjà vécu plein de trucs! Et elle ose me prendre de haut. Je suis si las. Tellement vieux ces temps-ci, et frustré par mon existence comme un ouvrier chinois dans une banlieue moscovite.


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15 mai 2007

Tout est si vite détruit. Je marche dans la ville et je croise des visages qui meurent tout de suite. Mais je m’en moque et j’observe un instant les feuillages emprisonnés dans des parcs. Et puis j’admire les barrières de ces parcs construites par nous, j’appuie chaque pas sur ces passages piétons qu’on a prévu et j’admire les lignes de la ville qu’on a dessiné. On a tant fait. On a sculpté des immeubles, bâti des avenues, on a pensé aux lignes de bus et on s’est dit que là un peu de verdure serait nécessaire. Puis on a mis un restaurant à cet angle le temps de quelques décennies et un autre là -bas la décennie suivante; et puis ces vieux immeuble du début du XIXème ont été une fois rénové, et ces autres là -bas au sommet de la colline ont été réaménagés. Ils ont réfléchi à l’existant et rebâti continuellement par-dessus et dedans et à côté: je marche le long de rues pensées par nous. Mes petites habitudes ont été pensées par l’organigramme historique de la ville. Là où on s’entasse les uns sur les autres on a réfléchi à cet entassement pour qu’il soit agréable, pour qu’il soit vivant. Et que lorsque je marche moi avec ma petite vie et mes petits soucis je puisse ressentir toute la pensée humaine et profonde à l’origine de mon propre passage. Il n’y a pas un seul instant de ma vie qui ne soit déjà dessiné depuis longtemps. Je ne l’ai pas dessiné, personne ne l’a dessiné: l’ensemble mouvant et précis des êtres s’entrechoquant fait qu’en ce moment je pense ceci et traverse cela. Pendant que je marche vers la gare de mon départ quotidien je suis saisi par le vide vertigineux de tout ce qu’on a bâti. Dans cette rue je ne suis qu’un passage pendulaire, saisonnier, transitoire et humain, mais cette rue elle-même n’est que temporaire, et le parc qu’on a préparé, et la ville qu’on a tissé autour de ces axes eux-mêmes calculés autour d’ancestraux noeuds urbains, et les arbres qui ont poussé durant tant de décennies, prévues par nous pour qu’une avenue soit belle, et que maintenant la somme de tous ces clochers et ces buttes et ces ruelles et ces arc-boutants et ces pavés délavés grimpant vers d’étroites places si charmantes le soir venu, que maintenant je puisse entre deux pensées inutiles m’y reposer. Ainsi il en va de tout ce qui est construit et pensé comme de mes propres idées. J’ai tissé avec eux une toile sur laquelle je gesticule comme une mouche.


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