Il était onze heures du matin, un mardi de février, et Genève existait encore.
Les fonctionnaires internationaux traversaient la place des Nations avec cette démarche particulière qu’ont les gens dont le salaire n’est soumis à aucun impôt : une nonchalance poétique d’écrivains désoeuvrés. Le jet d’eau crachait son panache inutile vers un ciel d’hiver parfaitement gris. Quelqu’un, quelque part — personne ne s’en souciait, et cela n’avait d’ailleurs aucune espèce d’importance — avait pressé un bouton.
La boule de feu atteignit deux kilomètres de diamètre en un quart de seconde. C’était, objectivement, assez beau. Le Palais des Nations, le CICR, les tours de verre de la finance humanitaire, les boutiques de montres de luxe du quai Mont-Blanc, les restaurants étoilés où des consultants en développement durable déjeunaient de poissons du lac : tout cela cessa d’exister en moins de temps qu’il n’en faut pour formuler une réserve diplomatique. La température au sol dépassa brièvement celle de la surface du Soleil. Carouge, Lancy, Vernier, Meyrin : dans un rayon de dix kilomètres, six cent mille personnes furent converties en ombre et en cendre, ce qui représentait somme toute une forme de simplification administrative, brutale et quasi instantanée.
Entre dix et vingt kilomètres, la vie continuait techniquement, mais dans des conditions que personne n’aurait qualifiées de viables. Les toitures d’Annemasse s’étaient envolées. À Ferney-Voltaire, l’ironie du nom ne faisait plus rire personne. Les brûlés au troisième degré erraient dans les rues de Saint-Julien-en-Genevois, cherchant des hôpitaux qui n’existaient plus. Le souffle avait atteint Nyon, arrachant les façades des immeubles neufs construits pour les employés de Procter & Gamble ; la qualité de la construction suisse contemporaine s’avérait, en définitive, assez médiocre.
Trente kilomètres plus loin, à Thonon-les-Bains, les vitres avaient implosé dans les salons des curistes. Les vieux qui venaient soigner leur foie découvraient avec perplexité que l’horizon, du côté de Genève, était devenu un champignon d’un orange sale. Certains d’entre eux pleuraient. D’autres prenaient des photos avec leur téléphone. La plupart faisaient les deux.
À Lausanne, soixante kilomètres à l’est, la situation était paradoxale. La ville n’avait presque rien subi : un grondement lointain, des vitres qui avaient vibré, et ce flash blanc, d’une beauté contemporaine, que les habitants de Pully avaient vu s’épanouir dans le ciel depuis leurs terrasses avec vue sur le lac, au risque de lésions rétiniennes permanentes.
Mais vinrent les réfugiés. Des dizaines de milliers de corps brisés et irradiés, remontant l’autoroute A1 à pied parce que le trafic s’était figé dès Morges. Le CHUV, ce vaisseau de béton planté au-dessus de la ville, devint en quelques heures le plus grand service d’urgence d’Europe ; puis il déborda ; puis il cessa de fonctionner comme un hôpital pour devenir un simple lieu où les gens venaient mourir à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. Les Lausannois regardaient tout cela depuis le parvis de la Cathédrale, avec cette expression particulière — ni compassion, ni indifférence, mais quelque chose entre les deux, comme un vague désagrément esthétique — qu’ont les Suisses quand le désordre s’introduit dans leur champ visuel.
La bise d’est, ce jour-là, avait poussé le panache radioactif vers la France. On pouvait considérer cela comme une chance. Les Français du Jura fuyaient à l’ouest. Lyon était en alerte. En quelques heures les autoroutes françaises furent impraticables.
Vers dix-sept heures pourtant, les météorologues de MétéoSuisse notèrent un changement : le vent tournait. Un flux d’ouest s’installait, lent et régulier, poussant désormais le nuage radioactif vers l’est — c’est-à-dire vers Lausanne. À une vitesse de 20 à 30 km/h, le panache atteindrait la ville en deux à trois heures, Vevey vers vingt et une heures, Montreux avant vingt-deux heures, et le reste de la Riviera dans la nuit. L’alerte fut diffusée. Il était déjà trop tard pour partir. Le panache radioactif serait létal en quelques heures.
Poutine avait ciblé plusieurs villes stratégiques d’Europe Occidentale.
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