Le Lac irradié

À Lausanne, soixante kilomètres à l’est, la situation était paradoxale. La ville n’avait presque rien subi : un grondement lointain, des vitres qui avaient vibré, et ce flash blanc, d’une beauté contemporaine, que les habitants de Pully avaient vu s’épanouir dans le ciel depuis leurs terrasses avec vue sur le lac, au risque de lésions rétiniennes permanentes.

Mais vinrent les réfugiés. Des dizaines de milliers de corps brisés et irradiés, remontant l’autoroute A1 à pied parce que le trafic s’était figé dès Morges. Le CHUV, ce vaisseau de béton planté au-dessus de la ville, devint en quelques heures le plus grand service d’urgence d’Europe ; puis il déborda ; puis il cessa de fonctionner comme un hôpital pour devenir un simple lieu où les gens venaient mourir à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. Les Lausannois regardaient tout cela depuis le parvis de la Cathédrale, avec cette expression particulière — ni compassion, ni indifférence, mais quelque chose entre les deux, comme un vague désagrément esthétique — qu’ont les Suisses quand le désordre s’introduit dans leur champ visuel.

La bise d’est, ce jour-là, avait poussé le panache radioactif vers la France. On pouvait considérer cela comme une chance. Les Français du Jura fuyaient à l’ouest. Lyon était en alerte. En quelques heures les autoroutes françaises furent impraticables.

Vers dix-sept heures pourtant, les météorologues de MétéoSuisse notèrent un changement : le vent tournait. Un flux d’ouest s’installait, lent et régulier, poussant désormais le nuage radioactif vers l’est — c’est-à-dire vers Lausanne. À une vitesse de 20 à 30 km/h, le panache atteindrait la ville en deux à trois heures, Vevey vers vingt et une heures, Montreux avant vingt-deux heures, et le reste de la Riviera dans la nuit. L’alerte fut diffusée. Il était déjà trop tard pour partir. Le panache radioactif serait létal en quelques heures.

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