Littérature suisse
Dessins suissesadmin
:: 11 octobre Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre Impossibles calculs
:: 30 septembre Projet Lima
:: 28 septembre Silvina et Marc au Beau-Rivage
:: 10 septembre Nul ne sait nul n’a vu
:: 31 août Taches rouges sur Gran Sasso
:: 15 août Mowgli
:: 11 août Etoiles d’enfants
:: 5 août Sous les pinèdes
:: 8 juillet Câlins
:: 4 juillet Dans mon âme
:: 3 juillet La beauté du mensonge
:: 21 juin Au-delà de l’amour
:: 13 juin Justice?
:: 4 juin Je te condamne à l’amour
:: 2 juin Va t’en
:: 28 mai 2019 etc
:: 26 mai Summerhill
:: 25 mai L’envol
:: 10 mai Mange-moi lentement
:: 24 avril Jenny de Oldstones
:: 19 avril Le couple de Schrödinger
:: 5 avril mon coeur bat pour voir
:: 29 mars Délicatement
:: 28 mars Elle ici
:: 18 mars Chère inconnue
:: 14 mars D’un simple message
:: 4 mars Mazot japonais
:: 17 février La forêt sombre
:: 9 février L’oeil retiré
:: 27 janvier Trop beau
:: 20 janvier Élévation
:: 12 janvier La chambre immaculée
:: 7 janvier Jamais maudite
:: 6 janvier Tube infuseur de vie
:: 11 octobre | Esprit d’automne en flammes
:: 7 octobre | Impossibles calculs
:: 28 septembre | Silvina et Marc au Beau-Rivage
:: 13 juin | Justice?
:: 25 mai | L’envol
:: 4 mars | Mazot japonais
:: 17 février | La forêt sombre
:: 9 février | L’oeil retiré
:: 6 janvier | Tube infuseur de vie
:: 18 novembre | Effusion lente
:: 24 octobre | Le dernier des musées
:: 11 septembre | Sémantique urbaine
:: 21 juin | L’été flamboyant
21 juin 2019

La réalité est si subtile quand elle est mise dans la perspective de l’amour.
Comme j’aurais envie de partager ce que mes sens me donnent!
La chambre immaculée est une intuition juste: l’amour est par nature un lien virtuel.
Si elle était là, je ne ressentirais plus la même chose, je la verrais elle surtout, et le clapotis de la pluie sur le toit, et les montagnes qui s’effacent dans la brume, et le chant tranquille des oiseaux, et le souffle de l’air par la fenêtre, et tellement d’autres sensations, peut-être qu’elles seraient atténuées par sa présence.
Mais l’amour donne envie de tout partager: et c’est ce que je fais en ce moment en lui écrivant. Je crée un lien mais elle n’est pas là, dans ce présent, mais elle est là, dans ce présent. Son absence et sa présence en même temps: ne serait-ce pas l’amour?
Ressentir avec elle, malgré son absence: nous sommes une forme de vie capable de ressentir à travers le temps et l’espace, par ce qu’elle me donne et je lui donne.
Notre amour dans l’abstrait, c’est un amour juste, c’est un amour total, et l’absence physique de l’un et de l’autre n’y change rien, au contraire, cette absence le rend plus total, plus pur encore.

Et j’aimerais la presser un moment contre moi.
Comme je le fais maintenant.
Et l’instant d’après, elle peut glisser dans le vent.

L’amour n’est pas vrai. Il est au-delà de ce qui est vrai.


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28 mai 2019

Ils ont tous cette pression de la double contrainte. L’idéal et la réalité. Comme ce type veilleur de nuit qui gagne une misère, il aimerait économiser pour sa femme et sa petite fille et leur acheter une maison dans la nature pour y vivre ensemble en harmonie. Il est tellement comprimé entre rêve et réalité qu’il finit par se diviser en deux et l’un des deux de lui tue sa femme et sa fille parce que c’est la seule issue.
Ils sont comprimés dans une société qui ne donne pas d’issue, et ils s’épuisent dans tous les sens pour essayer de trouver une sortie vers un avenir meilleur. Et c’est leur désespoir qui finit par parler uniquement, inventant une société de la peur, de la fatigue, de l’esprit qui tourne et tourne en rond.
Mais il n’y a pas d’avenir meilleur, ou de rêve à réaliser: ce sont des images. Tout est là déjà entre leurs mains autour d’eux. Il suffirait de se décider ensemble pour tout arrêter et se reposer enfin. Mais non: dans la vague immense qui les pousse et les écrase, ils continueront jusqu’à l’aliénation.


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15 août 2009

Je traverse une crise d’angoisse massive dans le train. Je crois que c’est lié à mon agression d’avant-hier soir. Ça bouscule l’image que j’ai de moi-même. Je réalise à quel point mon propre rapport à la société est violent, secoué, inconsistant.
Ça doit paraître évident vu de l’extérieur: ce côté extrême, voir menaçant. Mais je sais que cela ne doit pas être une explication pour ce qui s’est passé. Rien en moi ne justifie cette agression.
Tout au plus je l’utilise pour réveiller ce qui est endormi.
L’angoisse est survenue après que j’aie pensé à mes qualités potentielles de directeur artistique dans une agence web.
Je m’étais présenté à moi-même en quelque sorte. Et j’ai été surpris à quel point j’aurais toutes les qualités requises pour ce rôle. A quel point je vaux cela, simplement. Sans fierté, sans ce rapport de fierté, d’honneur et de guerre que je mets dans ma tête à chaque fois que je me vois dans la société.
Je n’ai pas besoin de me battre pour avoir cette valeur: je l’ai, tout simplement.
Je ne me suis pas battu contre cet idiot qui m’a sauté dessus, parce que je le vaux déjà.
Ce sont des choses que je sais. Mais ce matin dans le train je l’ai senti, comme dans sentir dans ses tripes. Et ça fait une grande différence.
Quelques heures avant cette agression j’avais appelé une agence web de la place genevoise pour me proposer éventuellement comme DA: alors non, dans ce sens tout ce qui s’est passé après n’a rien à voir avec le hasard.


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5 janvier 2009

Extrait:

[…] Il existe un secteur sur parano, fondé par trois hommes, où seules les femmes sont admises, exception faite de quelques potes qu’ils laissent rentrer parfois. Leur objectif est de simuler un monde dont la population masculine aurait été presque entièrement décimée par un fléau s’attaquant aux mâles. Ceux-ci seraient alors devenus une espèce si rare que les survivantes les choieraient à l’image de demi-dieux. Ils n’auraient pas besoin de travailler, parcourant librement tous les échelons de cette nouvelle société, munis de tous les droits ils agiraient selon leur bon vouloir, autour d’eux tout étant préparé à obéir à leurs moindres caprices. Les femmes occuperaient bien sûr tous les postes de cette nouvelle structure sociale, elles feraient tout, à elles le pouvoir, la responsabilité, le devoir, toutes les taches ingrates et toutes les taches les plus élevées. L’homme passerait son temps au-delà de ces considérations pratiques, à rêver, à transgresser les lois par pur plaisir oisif, et le sexe pour eux serait devenu leur unique et pénible obligation. Très sollicités afin de garantir la survie de l’espèce, faire l’amour se serait changé à leurs yeux en une traite de sperme, leur unique obligation consistant à s’accoupler avec une femme différente chaque jour, ils seraient devenus las du contact physique répété, de cet empilement de femmes aux yeux suppliants et lubriques et aux jambes toujours écartées. Débarrassés de tout souci matériel, ils erreraient de part le monde, foules féminines s’écartant sur leurs passages désabusés comme devant des stars dont les photos orneraient tous les monuments du monde. Les conflits auraient disparu parce que la survie de l’espèce serait bien trop fragile. Seuls les mâles inventeraient de-ci de-là quelques cohues vindicatives, par pur amusement et désœuvrement. Oui, il existe un tel secteur sur parano, simulant un autre monde possible, un autre monde qui n’existe pas, mais encore faudrait-il définir ce que signifie exister. Vers quoi évoluerait un tel monde?

» Lien vers la page de cet extrait


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2 janvier 2009

Extrait

Actuellement votre crédibilité est proche de zéro. Votre arrivée ici ne justifie en rien la continuation de votre présence et de votre nouvelle expérience paranoïaque, quand bien même vous l’auriez ardemment recherché tout au long de votre existence. A nos yeux, vous n’êtes que le potentiel d’un félon, voire un félon tout court. Et le centre d’effacement est tout proche.
Afin de vous garantir un bonheur complet au sein du Complexe Alpha, veillez à suivre les points suivants […]


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18 septembre 2008


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31 octobre 2006

J’ai vite compris le jeu des apparences : les couleurs m’y aidèrent. Parce qu’on essayait tous d’être plus que sa couleur. Le besoin de paraître admirable, de surnager, comme là -haut dans la vraie vie, cette précipitation vers la couleur la plus remarquée, afin d’élucider pour soi-même le mystère de la pamoison des autres et de s’en sentir amélioré.
Ztwea me fit comprendre ce jeu en arborant fièrement la succession inutile de ses conquêtes. Il n’y avait pas de mal à conquérir, mais il n’y avait pas de sens non plus. Tout se passait comme on en avait l’habitude, sauf que les règles rendaient tout cela ridicule. Ztwea était verte dans un secteur dont elle n’avait strictement rien à foutre (CIN pour cinéma), mais elle avait fait son chemin à coup de suaves interventions, elle avait juste fait son cinéma.
Nous étions enfermés là -dedans.
« T’as plus le droit de te taire parce que si tu te tais tu disparais gentiment vers rien du tout, et puis un jour passe un robot nettoyeur pour ramasser la carcasse de ton silence. »
« Et si j’en ai rien à foutre de toute cette machinerie ? »
« Aucune différence. Si tu te tais tu te tues. »
« Mais je veux être moi-même comme je veux et quand je veux ! »
« Comme TU veux ? Il n’y a pas de comme TU veux. T’es embarquée dans un mécanisme, depuis ta naissance, et tu dois au moins obéir à ce mécanisme, c’est ça que ça veut dire d’être ici : il n’y a qu’un seul chemin, celui qui fait que tu es là , et tu dois faire avec. »
« Alors je vais changer mon chemin. »
« Ca, tu peux toujours, Errata, mais ça fait horriblement mal. »
Les Centres de Formation avalaient régulièrement des cohortes de citoyens dépassant volontairement les règles du système.
« Les frontières du système ne sont pas les tiennes et si tu es ici c’est qu’on veut que tu ouvres d’autres voies. »
 « Et toi Ztwea tu fais ça ? »
« Je sais juste qu’il y a une grosse différence. Avant, je les séduisais l’un après l’autre sans but, mais maintenant je les séduis l’un après l’autre sans autre but que leur couleur. »
« Et ça fait une grosse différence ça ? »
« Oui, parce que je me demande pourquoi. »
Ztwea a disparu du Scanner de recherche quelques jours après notre discussion.


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2 octobre 2006

On ne dormait pas vraiment.
On ne mangeait pas non plus vraiment. Bien sûr il y avait des restos, des bars, surtout autour du Scanner du secteur, mais au lieu de manger on pouvait tout aussi bien avaler une pilule, et l’estomac et l’esprit s’emplissaient de la sensation d’avoir avalé un rôti de poulet et des frites, sans graisses, sans rien de néfaste, juste le goût et le plaisir d’un estomac bien nourri. Les pilules de vodka garantissaient une ivresse sans gueule de bois. Non pas que le souci de rester sain tout en pouvant se permettre tous les écarts fut impératif, parce qu’on pouvait toujours commander une vraie bouteille de vin ou une choucroute garnie, mais partout il y avait toujours l’option « pilule ». En plus les pilules coûtaient moins de crédits.
De même le sommeil n’était pas indispensable. J’avais la possibilité d’appuyer sur les touches SO de mon clavier et un lit se déployait dans ma cellule-fiche, mais on perd assez vite cette habitude. En cela je rendais responsable les fioles qu’on m’avait fait avaler dans la cellule en béton à mon arrivée ; ils avaient trouvé le moyen d’éradiquer le sommeil aussi. Et même le désir d’avoir des enfants était assouvi par la possibilité d’inviter quelqu’un « du monde extérieur » dans [p]. Beaucoup de femmes passé la trentaine arboraient leurs invités comme de petits enfants dont elles devaient s’occuper, qu’elles choyaient.
Le but je crois, est de nous rendre conscients du concept de divertissement. Ces actes qui permettent de s’échapper. On y avait droit, mais avec une pilule dans la bouche ils paraissaient juste ridicules.
J’ai assez vite perdu de vue les citoyens qui m’avaient accueillis.
Je vagabondais d’un secteur à l’autre sans pouvoir me fixer. Chaque secteur revendiquait un centre d’intérêt commun et ce concept de devoir forcément partager quelque chose de ma vie me paraissait ridicule. Tout comme à la surface, je ne partagerai rien ici avec un système mais avec quelqu’un.
Mais il y en avait plein. Des « quelqu’un ».
Je les voyais sur l’écran de ma cellule, je lisais leurs fiches, essayant de me défaire des âges s’affichant et même du sexe, me plongeant dans leurs mots en voulant ne rien voir d’autre, ne rien sentir d’eux que leurs mots.
J’ai été déçue par eux, par les mots, en rencontrant Huya. Il jouait avec eux, les mots, si bien que j’ai pleuré sur sa fiche lorsqu’il parlait d’enfants, de souvenirs, d’avenirs et de cendres. Son premier et dernier charme fut qu’il ne prenait aucune pilule. Comme on disait, il se « détruisait correctement ». Aussi imbu de lui-même qu’un talon aiguille claquant dans une rue vide, il était vide, il n’avait rien d’autre à donner que ce regard perdu rempli de la fierté de pouvoir poser des mots comme il faut là où il faut et il m’envoya beaucoup de messages parce que je n’y répondais pas, les uns plus somptueux que les autres, d’une richesse visuelle dégoulinante de tendresses et d’envies, multipliant la beauté de quelques verbes par des images sensées me donner envie de coucher avec lui, il jonglait ardemment comme un clown au milieu de la piste avant les singes. Les mots essaient d’accrocher des étoiles.


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23 août 2006

Il faut se conformer à cette écriture qui raconte :
L’essence est plus chère depuis que le jeu consiste à pousser le minimum au maximum. J’étais attentif au moindre déboire d’Angeline depuis mon départ parce qu’en partant j’avais aussi déclenché chez elle l’ambition inanimée de ne plus tourner en rond, et mon départ avait mis son essence en ébullition, elle manquait de fuel et le prix de sa survie s’envolait exactement dans les profondeurs où je l’attendais.
C’était moi bien sûr qu’elle avait entendu dans le corridor du bout des catacombes. Mais un petit moi qui ne savait pas ce qu’il faisait là , embarqué dans une jolie histoire avec une blonde triste et bandante tripatouillant la porte que je cherchais. Le vieux ne pouvait rien faire avec ce délire qu’il avait depuis longtemps enterré, lui aussi tout comme Angeline, dans cet aspect rationnel de sa personnalité prévalant sur la plus grotesque des aberrations : une plaque gravée dont émane de la lumière alors qu’il n’y a aucune source d’énergie alentour.
Il faut s’inscrire soi-même dans une texture qu’on appelle dans certains milieux bien placés narrative. Tu comprends bien cela toi qui dois juger de ma prochaine couleur : non seulement j’ai employé le « je » mais en plus j’ai utilisé l’idée de la caméra, combien bancale et déplacée, pour réussir un petit peu à faire comme si c’était moi. Mais moi je suis dans une pièce close sous terre à essayer de me souvenir sans pouvoir admettre que c’est moi des événements qui ne se sont jamais produits sous cette forme : l’idée de Fulgence par exemple, ce vieux prof presque à la retraite, ça me rappelle tellement un film d’horreur que j’ai vu pas plus tard que hier avec un gars siphonné qui s’est aspergé l’uniforme avec un shake à la framboise avant de rentrer dans la salle ciné du secteur ETC.
C’est quand je dors officiellement que je garnis cet espace vide de ma fiche de toute une histoire que j’aurais bien aimé vivre. Parce qu’il y a un son là -dedans qui me fait du bien : celui de la continuité. Non je ne m’appelle pas Angeline, non je n’ai jamais connus de Fulgence, je n’ai connu que ce vaste vide de ce « je » qui me suivait avec sa caméra à travers les catacombes de Paris, cette petite pièce de puzzle inattaquable qui manquait à mes errances, tel ce type en cravate que j’ai croisé mille fois et qui à chaque fois arborait une mine différente, et des habitudes différentes, et une vie entière différente, parce que ce n’était jamais le même type. Mais je m’en suis foutue de cela, j’ai dépassé cette idée de représenter quoi que ce soit aux yeux des autres depuis que j’ai enterré le suicide de mon ex, depuis que je me suis enfuie hors de Paris, depuis que j’ai abandonné mon travail à la RATP. Et je pourrais faire dire à Angeline :
« Touchez la plaque elle est chaude… »
« Oui je sais, mais elle ne brillait pas aussi fort jusqu’à présent. Eteignez encore votre lampe. »
Et il est là tout contre moi avec sa caméra dont la diode gémit près de mon oreille, parce qu’il est mort et parce que je l’ai enterré, alors que Fulgence du loin de ma morale ruinée ajouterait :
« Vous êtes la clé, Angeline. »
La caméra dans mon dos hurlerait de bonheur en dévalant la roche ouverte sur l’écran de ma fiche et je crierais à Fulgence :
« Toute une rame a disparu, professeur, parce qu’une rame c’est gros, et mon ego, il est gros, il fallait bien que je l’enfile quelque part. »

J’aurais pu dire tout cela, pendant mon sommeil, devant le ronronnement lointain de l’ordinateur, j’ai été celle qui dort, celle qui racontant un bête cauchemar s’en va doucement au creux de cette répétitive errance que je suis seule à aimer.


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7 août 2006

Fulgence a promené ses doigts sur l’empreinte ciselée :
« Impressionnant n’est-ce pas ? »
« J’ai beau être une fille assez anormale et ivre à la vodka, je dois avouer que cette plaque artificiellement placée là m’épate. On n’arrête pas le progrès, même dans l’artificiel. »
« Oui, sauf que ceci n’est pas artificiel. Cette plaque d’acier inoxydable est enfoncée profondément dans une roche qui date de plus de deux siècles en tout cas. Or savez-vous quand a été inventé l’acier inoxydable ? »
« Hier ? »
« 1913. »
«  Et comment savez-vous que cette plaque d’acier date de plus de deux siècles ? »
« J’en ai pris un échantillon, je l’ai fait analysé… Vous avez entendu ? »
«  Oui j’ai entendu. »
« Non je veux dire vous avez entendu ces clapotis ? »
Aucun animal ne vit à ces profondeurs dans les carrières, aucun rat, aucune vermine, aucun volatile, la nuit est parfaite, sans appât, sans nourriture, sans cycle, dénuée de vie.
« Fulgence, j’aurais envie de m’inquiéter mais je sais très bien qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur ici sauf de soi-même. »
« Extinction. »
Ils ont éteint leur lampe à acétylène et sont restés immobiles dans le néant, le temps a disparu avec la lumière. Un camion très haut très loin, quelque part dans un monde encore en vie, a fait trembler imperceptiblement la cavité, provoquant un léger mouvement de la surface de l’eau. Angeline s’est rapprochée du professeur, sa main effleurant la sienne, parce que suspendu dans le néant elle a vu le scintillement diffus de la plaque d’acier et le [p] gravé paraissait encore plus noir que la nuit, flottant tel un appel du bout du monde. Elle a entendu le chuchotement de son ex au creux de l’oreille, un murmure caressant sa nuque d’entre les morts, et les mots glaciaux et rauques remontèrent son échine pour lui empoigner l’esprit, scandés comme une ritournelle morte : « Enterrrrre-moi, enterrrre-toi, enterrre-moi, enterrre-toi, enterrre-moi, enterrre-TOI… » Ils ont rallumé.
« Angeline vous me faites mal à la main. »
Elle lui écrasait les doigts.
« Excusez-moi. »
« Ils semble que dans la nuit ce ne sont pas les symboles que vous attendiez qui rejaillissent », sourit-il.
« Vous l’avez entendu aussi ? »
« Le camion ? Non je ne parlais pas de cela mais du symbole sur la plaque. Vous avez remarqué comme il brille ? Or ce n’est pas parce qu’il est recouvert d’une pellicule luminescente qui aurait capté nos torches : cette plaque émet de la lumière. »
Elle a réussit à déglutir en reprenant un peu de vodka.
« Je crois que l’alcool me joue des tours. J’ai entendu un murmure tout près de moi, un souffle, il y a eu un souffle sur ma nuque. »
« Reprenez-vous Angeline. Il n’y a aucun murmure ici. »
« Juste à côté, juste tout contre moi… »


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6 août 2006

« Connaissez-vous cette phrase de Cuvier, l’inventeur de l’archéologie moderne : tous ces faits, analogues entre eux, et auxquels on n’en peut opposer aucun de constaté, me paraissent prouver l’existence d’un monde antérieur au nôtre, détruit par une catastrophe quelconque ? »
« Non : et quel rapport avec la RATP ? »
« Un rapport avec nous ici… Vous êtes ici à cause d’une catastrophe intime dans votre vie, à la recherche d’un monde antérieur… »
« Et vous Fulgence, quelle est votre catastrophe ? »
« La disparition d’une rame entière sur la ligne 1 au début de cette année. Mais nous avons encore quelques kilomètres à parcourir pour arriver au point où le tunnel est apparu sur le scanning. Nous approfondirons cette discussion plus tard, si vous le voulez bien. »
Fulgence laissait un sillage derrière lui dans l’eau transparente, la vodka les avait réchauffé et ils marchaient vite ; au bout d’une heure de souffle court le corridor se resserrait plus loin pour se terminer en cul-de-sac. Il lui a souri et ses rides semblèrent appartenir aux crevasses des parois qui les ensevelissaient.
« Vous n’avez pas entendu un écho inusuel dernière nous ? »
Angeline a brandi sa lampe à acétylène, éclairant quelques mètres seulement du couloir derrière eux, cette nuit totale et ce vide et ce silence qui se recréaient derrière leur passage fugace de chair et de sang la fascinait. Ils n’exprimaient qu’un mouvement rapide ici, un dérangement momentané dans l’absolue et infinie obscurité, une fuite, un souffle contre la rugosité de ce qui ne termine jamais.
« Angeline ? »
« Vous marchez vite, prof, pour un… »
« Un vieux ? »
« Je n’ai pas vraiment fait attention, mais avec ces galeries inondées n’importe quel cataphile un peu expérimenté pourrait nous suivre sans problème. »
« La question est : à qui viendrait l’idée de nous suivre ? »
« A n’importe qui d’un peu connaisseur. Un cataphile curieux qui connaît déjà ce chemin et qui aurait envie de savoir pourquoi un cul-de-sac peut nous intéresser ou un poseur de tract qui attendait juste notre arrivée pour découvrir une salle vierge où poser son flyer pour frimer devant ses potes, ou pourquoi pas un membre de l’Inspection des Carrières qui a du temps à perdre ce soir, ou alors encore un… »
Elle s’est tue en voyant une inscription gravée dans la roche. Une plaque lisse et grise cachée par une saillie que son ombre énervée avait réussi à dévoiler dans un sursaut de lumière, et en s’approchant de la gravure d’une netteté irréelle Angeline a eu envie d’éclater de rire, parce que ce n’était ni du calcaire ni du gypse, cette roche ciselée dans le moindre détail se moquait du temps, ce n’était pas de la roche mais de l’acier brillant sous les ruissellements suintant et changé en une forme incongrue tellement elle paraissait moderne en comparaison de son âge apparent. Sur 20 centimètres carrés environ, crochet ouvrant, p, crochet fermant : [p] inscrit dans l’immatériel au fond de la terre.


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4 août 2006

Jamais il n’aurait du se permettre de prononcer un mot comme « encule », et jamais il ne l’aurait fait, sans vodka. Angeline a écouté le prof et décroise les jambes. L’acétylène rend ce simple geste violemment provocateur, parce qu’ici sous terre toute surface existe par l’ombre qu’elle projette, et la flamme lance le corps d’Angeline contre la pierre telle une ondulation frénétique des bouts les moins innocents de son anatomie, comme si la pierre avait besoin de sa peau.
« Fulgence, vous n’êtes pas quelqu’un de symbolique. »
Elle ajoute, souriant comme pour effriter la pierre :
« Et si on éteignait tout, pour voir jusqu’où vont les symboles ? »
Fulgence croise les jambes, pour empêcher la bosse d’ombre sur sa braguette d’être trop visible :
« La nuit sous terre ne vous effraie pas ? », déglutit-il.
« Au contraire, elle me rassure. Elle est calme et parfaite tandis qu’à la surface, elle est violente, les fenêtres illuminées, les étoiles ou les lampes à sodium, le ballet frénétique des voitures, la même indifférence. C’est sous terre que j’ai mis toute mon existence. »
« Depuis la disparition de votre ami, n’est-ce pas ? »
Des tonnes de gypse et de calcaire épaississent le silence, à la manière d’une pensée étouffée par l’absence de vie qui pourrait y être attachée, une pensée enterrée entre des cœurs qui pourtant palpitent encore à plus de 20 mètres sous la vie. Angeline a avalé une plus longe goulée d’alcool :
« C’est pas loin d’ici que la Mexicaine de Perforation se réunissait dans cette grande salle pour des séances de ciné clandestines ? »
« Non cette salle est sous le Trocadéro, elle a été scellée depuis par l’Inspection Générale. »
« Ces bâtards. »
« Ils font leur boulot. »
« Je hais justement tous ces gens qu’on peut ranger une fois ou l’autre sous l’expression : ils font leur boulot. »
« Vous vous rangez pourtant parmi eux Angeline, le visage de la RATP auprès du public est essentiellement celui des contrôleurs et de la sécurité. »
« Non. »
« Quoi non ? »
« Je suis en congé maladie longue durée. Je n’y retournerai plus. Le gars qui m’a ouvert la porte des catacombes m’a convaincu à sa manière. »


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3 août 2006

« Dans le fond vous avez peut-être raison. Mais la société n’en a rien à foutre du fond et de la raison, ce qu’elle veut, c’est du concret, tout de suite, de l’évolution, maintenant. »
« Pas exactement. Ce que chacun veut, c’est l’amélioration de sa propre vie. Mais si cette amélioration passe par l’abaissement de la vie d’un autre, ça, tout le monde s’en fout. Or à une échelle plus vaste, cela signifie que la société cherche une situation optimale, et que si cet optimum passe par l’avilissement et l’humiliation d’une minorité, j’insiste bien sur le facteur minoritaire car il est la clé, et bien que cela soit ! Il est indispensable au bon fonctionnement de notre société qu’il y ait une minorité qui se plaigne. En fait c’est le système lui-même qui cherche la révolte afin de se régénérer pleinement. »
« Vous voulez dire que la clé du contrôle démocratique réside dans la plage de révolte, de fausse liberté, qui est laissée à ceux qui subissent ce contrôle ? »
Fulgence s’adresse à la bouteille maintenant, d’un acte de politesse elle est passée à un biberon très doux. La bouteille, une ancienne amante presque oubliée : il n’aurait pas du y toucher, tous ses neurones se plaignent et en même temps en demandent encore.
« Mais il n’y a personne qui subit le contrôle. Tout le monde contrôle tout le monde. Ceux qui croient manipuler les masses par de savants tours de technique et d’inventivité, en réalité ceux-là même obéissent à ce que la masse leur demande. Ils croient inventer des besoins ou prévoir des comportements, ou du moins les plus modestes d’entre eux pensent deviner dans quelle direction le marché, cette représentation économique de la masse, se dirige. Mais ils oublient qu’ils sont eux-mêmes conditionnés, que s’ils prennent une décision c’est parce que la masse, c’est eux. Et ils gesticulent au sommet de leurs podiums parce qu’ils sont applaudis, parce qu’ils incarnent au bon moment et au bon endroit ce que la masse souhaite qu’ils soient. Pour être plus cru, ils enculent ceux qui les enculent, et que ce soit sur un trottoir par une nuit d’hiver à côté d’une bouteille ou dans un fauteuil à côté d’un sapin de Noël qui fait 3 mètres, la différence réside seulement dans le nombre de personnes qui vous écoutent. Le reste n’est affaire que de symboles et d’apparences. »


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