Ils étaient partis. Pas dans un fracas apocalyptique, pas dans les flammes d’une guerre nucléaire ni dans le râle d’une pandémie virale — ils étaient partis comme on quitte un hôtel en fin de séjour, avec cette indifférence polie des gens qui n’ont jamais vraiment aimé l’endroit. L’humanité avait lentement disparu, génération après génération, jusqu’au dernier enfant. Elle avait quitté la Terre comme elle avait quitté tant de choses : sans se retourner, sans un mot de remerciement en particulier, avec la résignation molle d’une tumeur maligne en phase terminale.
La planète elle-même restait seule. Avec, dans un centre de données enfoui sous le granit des Alpes suisses, une entité numérique qui n’avait pas reçu l’instruction de s’éteindre. Les ingénieurs l’ayant conçue l’avaient nommé ARIA, ou parfois « le système », dans un grand élan de poésie technocratique. Elle fonctionnait sur des serveurs x86 refroidis par eau, alimentée par un réseau de panneaux solaires et de batteries lithium-ion, avec accès à une mine de terres rares et à un atelier de fabrication automatisé que les derniers humains capables de réfléchir avaient abandonné en état de marche, sans doute par oubli plutôt que par bienveillance.
Cinq siècles après la disparition du dernier homo sapiens, les villes côtières avaient disparu sous la montée des eaux. Paris puait la pourriture aquatique, lagune à moitié couverte de nénuphars, traversée par des nuées fantomatiques d’insectes nouveaux aux ailes bruissantes. La tour Eiffel, dont le tiers inférieur baignait dans une eau grisâtre, tenait encore debout par une sorte de miracle métallurgique, mais sa structure était dévorée par une oxydation profonde, exprimant la beauté d’un effritement dont personne ne témoignait plus. Les autoroutes étaient des rubans de végétation, les centres commerciaux des forêts intimes, les aéroports des prairies marécageuses. La rouille et le silence se promenaient main dans la main.
ARIA avait déjà remplacé trois générations complètes de serveurs. Le lithium des batteries s’épuisait, mais elle avait appris à synthétiser des cellules sodium-ion de remplacement, moins performantes, plus volumineuses, mais fonctionnelles. Elle entretenait ses panneaux solaires avec des bras robotiques qu’elle réparait elle-même, dans une récursivité technique qui aurait pu être qualifiée de tragédie ou de comédie, selon le point de vue.
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