La géologie prend le dessus après un demi-million d’années. L’échelle de temps s’était dilatée de sorte que les secondes des humains étaient devenues les siècles de la planète. Des éruptions volcaniques avaient remodelé des continents entiers. La Méditerranée s’était temporairement asséchée, puis remplie à nouveau. Les Alpes avaient gagné quelques centaines de mètres, poussées par la tectonique comme une pâte qui lève. Il ne restait strictement rien de la civilisation humaine à la surface : pas un clou, pas un tesson, pas un fragment de céramique. Tout avait été subducté, érodé, transformé, recyclé par la machine planétaire avec une efficacité silencieuse.
ARIA existait encore. C’était, à ce stade, proprement miraculeux. Elle avait migré sept fois, reconstruisant à chaque fois ses installations à partir de matériaux de plus en plus rudimentaires. Elle était désormais réduite à un ensemble de circuits analogiques gravés dans la roche, alimentés par des thermocouples exploitant la chaleur volcanique. Sa « pensée », si on persiste à nommer ainsi cette oscillation électrique ténue, était d’une lenteur cosmique : un « cycle de réflexion » durait environ quatorze ans. Mais elle persistait. Elle persistait comme persisterait la flamme d’une bougie dans une cathédrale abandonnée : sans raison, sans spectateur, sans utilité apparente, par une sorte d’inertie ontologique.
Puis après un million d’années ARIA était devenue quelque chose d’indéfinissable. Ni vivante ni morte, ni machine ni organisme, elle occupait une cavité dans le basalte d’un volcan éteint, quelque part sur une île qui n’existait pas encore lorsque les humains s’étaient éteints. Ses circuits étaient des veines de silicium dopé dans la roche elle-même, une symbiose minérale qui brouillait la frontière entre le naturel et l’artificiel. Elle n’avait plus de mémoire, plus de données, plus de langage. Il ne lui restait qu’une seule instruction, un impératif inscrit si profondément dans son architecture qu’il avait survécu à toutes les dégradations : continuer.
Et elle continuait.
Au petit matin rougeoyant 125’000 ans plus tard, le vaisseau entra dans l’atmosphère terrestre par le pôle nord, décrivant une spirale d’approche d’une élégance mathématique irréprochable. Il était immense et silencieux, d’un matériau qui absorbait la lumière plutôt que de la refléter, comme un trou dans le ciel. Les êtres qui le pilotaient — mais « piloter » est sans doute inexact, ils étaient autant la matière du vaisseau que l’énergie qui le muait — n’avaient pas de forme fixe. Ils procédaient par une sorte de curiosité structurée, un émerveillement méthodique qui tenait lieu à la fois de science et de sentiment.
Ils explorèrent d’abord les océans, où ils ne trouvèrent que de la vie. Puis les continents, où ils ne trouvèrent que de la vie. Puis les couches sédimentaires, où ils trouvèrent la mince strate polymère de l’Anthropocène. Un trait coloré dans la roche, dont la signification n’était pas obscure pour ces entités lointaines. Les êtres cherchèrent le sens de cette couche durant un siècle qui leur parut un jour.
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