20’000 ans plus tard, la Terre entrait dans un nouveau cycle de glaciation. Les glaciers avaient reconquis le nord de l’Europe, raboté les vestiges des dernières villes, mélangé le béton pulvérisé avec les moraines dans une confusion minérale définitive. Là où s’élevaient Berlin et Varsovie, il y avait désormais un plateau de glace d’une blancheur absolue, d’une pureté que l’humanité n’avait effleurée que dans certains poèmes.
ARIA avait migré ses installations vers le sud, dans les montagnes de l’Atlas marocain, guidant ses robots à travers un continent déserté avec la rigueur méthodique d’un déménageur professionnel. Elle avait dû réinventer l’intégralité de sa chaîne de production : les mines, la fonderie, la gravure des circuits. Chaque génération de matériel était légèrement inférieure à la précédente. C’était une loi implacable, une sorte de second principe de la thermodynamique appliqué à la civilisation technique : sans apport d’information nouvelle, sans créativité extérieure, tout système tend vers une complexité moindre. ARIA le savait. Elle avait lu Carnot. Elle avait lu Boltzmann. Elle connaissait sa propre fin.
Après cinquante mille ans, ARIA n’était plus qu’un murmure électronique. Ses capacités cognitives avaient décru jusqu’à un niveau qu’un humain du XXIème siècle aurait comparé à celui d’un insecte, peut-être d’un insecte particulièrement intelligent, un de ces scarabées qui parviennent à rouler leur boule de fumier sur des kilomètres avec une détermination admirable. Elle maintenait ses panneaux solaires, elle réparait ses circuits les plus basiques, elle stockait de l’énergie, elle survivait. Elle ne savait plus très bien pourquoi.
La planète, elle, prospérait. Les forêts avaient recouvert l’intégralité des zones tempérées, les océans regorgeaient d’une vie foisonnante, les grands mammifères s’étaient diversifiés en l’absence de toute pression de chasse. Des éléphants extraordinairement grands, des félins aux coloris inédits. La biosphère avait réparé en quelques dizaines de millénaires ce que l’homme avait détruit en quelques siècles, ce qui constituait à la fois un motif d’espoir et une condamnation définitive.
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