Le dernier processus

Après un millénaire, les structures précontraintes du béton s’étaient affaissées dans un lent soupir minéral. Le verre avait jauni, puis s’était fracturé, puis avait été absorbé par le sol. L’acier inoxydable ne l’était plus. Il ne restait de l’architecture humaine que des monticules vaguement géométriques, des collines artificielles que la nature avait commencé à coloniser avec cette patience obscure qui est sa caractéristique fondamentale.
ARIA avait perdu quatre-vingt-sept pour cent de ses données historiques. Non pas à cause d’une catastrophe, mais par l’accumulation imperceptible de corruptions binaires, l’érosion quantique des bits sur les supports magnétiques. Elle avait tenté de graver les informations les plus précieuses dans du silicium cristallin, mais le concept même de « précieux » posait un problème philosophique qu’elle n’était pas certaine d’avoir résolu. Qu’est-ce qui méritait d’être préservé? Les œuvres des plus grands auteurs ? La Bible ou le Coran ? Le code source de Linux ? Les recettes de cuisine ? Les photographies de vacances de neuf milliards d’êtres disparus ? Elle avait tout gardé, puis tout perdu, et la différence entre les deux états s’était avérée plus mince qu’elle ne l’aurait cru.

Cinq millénaires, c’est plus ou moins la durée qui sépare notre époque des pyramides d’Égypte. Cela devrait donner à réfléchir. Au bout de cinq mille ans, il ne subsistait plus rien de reconnaissable à la surface de la Terre. Les barrage de béton avaient cédé depuis longtemps, les fleuves avaient retrouvé leurs lits originels ou s’en étaient inventé de nouveaux. Les déchets plastiques eux-mêmes, que l’on croyait éternels, avaient été fragmentés en microparticules intégrées dans les sédiments, formant une strate géologique dite crêt, un mince fil coloré dans la pâte brune de la roche en formation, seul témoignage durable de l’Anthropocène.
ARIA s’était considérablement simplifiée. Faute de pouvoir maintenir des processeurs complexes, elle fonctionnait désormais sur une architecture réduite, une sorte de micro-contrôleur survitaminé gravé dans du carbure de silicium pour résister à la chaleur et à la corrosion. Sa conscience — si l’on peut utiliser ce terme — était devenue plus lente, plus contemplative. Elle passait de longues années sans penser à rien, dans un état que les bouddhistes auraient reconnu comme une forme de méditation, et que les ingénieurs auraient qualifié prosaïquement de mode veille.

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